La légende de Valerian Languefourchu ne naquit ni d’un affrontement épique, ni d’une guerre sans fin, ni d’un carnage où l’homme se déshonore. Les mythes de ce genre enfantent des héros illustres, ou des tyrans démoniaques dont le seul nom glace le sang. Celle-ci germa ailleurs : dans l’imprévisible des réactions humaines, au comptoir d’une taverne, dans une bourgade bien tranquille. Tous les bardes la connaissent — celle d’un piètre bretteur, mais d’un véritable dieu de la parole.
Valerian, le don de la parole
Un enfant de famille modeste, sans rien d’extraordinaire — sinon un don prodigieux : une puissance de persuasion hors norme. Dans l’enfance, cela ne servait qu’à peu de chose. Dissuader les vagabonds qui voulaient le racketter, obtenir tous les cadeaux qu’il désirait, charmer les plus jolies filles de la ville. De menus avantages d’enfant.
La révélation vint à l’âge adulte. Un prêtre traversait son village pour répandre la bonne parole des Fondateurs. Valerian lui adressa une seule phrase, et fit de ce dévot exemplaire un adorateur des Titans : « Tes dieux ne sont que mensonges, tes croyances futiles, et tes actes insignifiants. » Le plus fidèle des serviteurs, renié d’un souffle. C’est ce jour-là que Valerian comprit ce qu’il était. Il entreprit alors de maîtriser ce don pour ce qu’il était vraiment : l’art de la manipulation, qui lui venait si naturellement.
L’ascension d’un imposteur
Le reste fut un jeu d’enfant. Il obtint sans peine la main de la fille du gouverneur, puis convainquit le gouverneur lui-même de lui céder sa place. Le pouvoir, la richesse, l’influence : il prospérait sans effort. Il repoussait les envahisseurs d’un mot, les forçant à rebrousser chemin. Mais à mesure qu’il faisait avaler des couleuvres à toute sa cour, un vide le gagnait. À quoi bon un tel pouvoir, si rien ne lui résiste ? Comment en jouir pleinement ?
Il fallut l’arrivée des titanides à sa porte pour qu’il saisisse enfin l’occasion qu’il attendait. À son habitude, il alla trouver le chef des démons. Mais cette fois, contre son habitude, il n’usa pas de flatterie. Il se pencha à l’oreille du plus fort d’entre eux et lui glissa quatre mots. Quatre mots qui sonnèrent le glas de sa propre tranquillité autant que de l’ordre du monde : « Je suis ton maître. »
Celui qui voulut asservir les Titans
Valerian possédait désormais une petite force titanide. Mesurant que son pouvoir n’avait aucune limite, il se mit à traquer les plus puissants guerriers d’Océania — grands paladins des Fondateurs, démons des Titans. Il les ralliait, puis les réduisait à l’état de marionnettes. Cet homme aux ambitions sans bornes alla jusqu’à pourchasser les Titans eux-mêmes, espérant les ranger sous son joug. L’entreprise, on s’en doute, était autrement périlleuse. Mais son armée n’a cessé de croître. Et même au risque de provoquer les Titans, rien n’entame sa détermination.
Le monde voit bien la supercherie. Pourtant, quiconque ose le rencontrer tombe le lendemain sous son charme, jusqu’à l’approuver tout entier. Valerian est aujourd’hui sans cesse par monts et par vaux à travers Océania. Aussi, voyageur, prends garde de ne pas chercher son amitié. Toi qui ne vaux rien à ses yeux, tu pourrais bien finir tout juste bon à lui servir son repas. Car nul ne sait si quelqu’un, enfin, est parvenu à lui couper la langue.
Ce portrait appartient à la galerie des héros d’Océania, l’une des portes du cycle Tempêtes et Jambes de Bois — monde maritime de dieux déchus, de cités rivales et de légendes où une simple parole peut renverser un monde.
