L’épitaphe de Josh Mortimer est de celles qu’on grave sur les tombes des héros : « Mort en 7852 : a fait passer sa patrie avant sa propre vie. » Un héros, donc. Mais nul ne connaît la véritable histoire de cette légende mieux que celui qui repose sous cette pierre. Laissez-le vous la raconter lui-même.
Josh Mortimer, l’homme qui prit feu
Ah, te voilà donc enfin. Josh Mortimer, héros, légende vivante… Je n’en reviens toujours pas qu’ils aient osé écrire cela. Mais ton histoire, moi, je la connais par cœur. Retraçons ensemble les événements qui t’ont hissé au panthéon.
C’était en l’an 51. Tu t’étais enfin décidé à quitter ta bourgade natale pour gagner la ville. À l’approche de midi, la faim te tenaillant, tu fis halte à quelques lieues de Mortskoke pour déjeuner. Mais en tentant d’allumer un feu, tu pris toi-même feu : les flammes gagnèrent ton bras, puis ta cape. Et te voilà courant en tous sens, cherchant en vain un ruisseau, une flaque, n’importe quoi pour t’y rouler, pendant que le feu te mordait un peu plus à chaque seconde.
Ce n’est qu’au bout d’une longue minute, à demi rôti, qu’un vieux souvenir te revint : une confidence de ton père, un soir d’ivresse. « Tu sais, fiston, si un jour, comme moi, ta femme essaie de te brûler pendant ton sommeil… hic… la meilleure chose à faire, c’est d’abord de te rouler par terre pour étouffer les flammes. Et c’est seulement après que tu cognes sur ta grognasse, burps ! » Ça ne valait pas un grand conseil paternel, mais c’était tout ce que tu avais. Alors tu t’es roulé au sol, et tu as éteint les braises. Par miracle, pas la moindre brûlure. En revanche, des loques qui te couvraient, il ne restait plus grand-chose.
Le malentendu de Mortskoke
C’est alors que parut une jeune femme, escortée de deux servantes — une aristocrate, à n’en pas douter. Honteux de ta nudité, le sang te monta au visage. Mais les trois dames s’inclinèrent, et la plus noble te dit :
« Bonjour. Je suis Matilda, fille du gouverneur Korngut. Je ne sais comment vous remercier, noble magicien, de nous avoir sauvées de ces loups. Sans ce puissant sort, c’en était fait de nous. Votre combustion n’a hélas pas épargné vos vêtements ; laissez-moi vous mener au château pour vous y trouver une tenue convenable. »
Car dans ta panique, sans même t’en rendre compte, tu avais traversé en flammes une meute qui s’en prenait à ces femmes, et tu l’avais mise en fuite. Mais toi, tout ce qui t’importait, c’était les habits propres et le repas chaud qui t’attendaient.
Dès lors, tout s’enchaîna à une vitesse folle. Ta mésaventure se répandit, ta renommée enfla. Tu logeais désormais chez le gouverneur — mais tes vieilles manies demeuraient, et chaque matin tu partais cueillir des champignons en lisière de forêt. Un jour, tu avisas en ville un homme qui filait avec la caisse de l’armurerie. Voulant l’arrêter, tu saisis le premier objet venu et le lui jetas. Tu le manquas ; mais l’objet était une torche, qui retomba dans un baril de poudre, lequel explosa pile devant le voleur. L’argent de l’armurier fut perdu — mais ta réputation, faite. Les badauds n’avaient retenu que l’explosion : tu étais désormais le plus puissant pyromancien de Mortskoke.
La chance, ce mensonge
Ta gloire grandissant, tu épousas bientôt Matilda, la fille du gouverneur — en priant chaque nuit de ne pas te réveiller ligoté dans une chambre en feu. Tu devins chef de l’armada de Mortskoke, puis général, et ton équipage légendaire, toi et tes quatre lieutenants, faisait trembler les plus rudes gaillards et les plus cruels forbans.
Et la chance, encore et toujours, frappait à chaque bataille. Des typhons gigantesques surgissaient comme par hasard pour balayer les flottes ennemies ; des séismes terribles engloutissaient des armées entières — et tu n’y étais pour rien. Tu étais leur héros à tous. Mais toi, tu connaissais la vérité.
L’aveu du haut de la tour
Un jour vint d’Orient un peuple réclamant vengeance : ton équipage avait tué leur prince — un homme qui pillait et massacrait les paysans de la région, certes, mais leur prince tout de même. Trois mille hommes seulement, mais la férocité de ces guerriers du froid était légendaire. Ils ne voulaient qu’une chose en échange de leur départ : ta tête.
L’assaut fut donné. Du haut des remparts, tu regardais, impuissant, espérant le miracle habituel. Il ne vint pas. L’armée de Mortskoke fut broyée. Tes quatre frères d’armes tombèrent l’un après l’autre : Bocky Ralboa, ton plus fidèle, vaincu à mains nues par un géant blond de plus de deux mètres ; Mahiwk, ton escrimeur ; puis Flint et Viktor, tes deux archers, écrasés par un rocher de catapulte — tiré, comble de l’ironie, par leur propre camp.
C’en était trop. Tu ordonnas le repli dans la citadelle, puis tu levas le drapeau blanc. Tu savais que le gouverneur ne livrerait jamais son gendre. Alors tu montas sur la plus haute tour, et tu t’adressas à ton peuple :
« Habitants de Mortskoke ! Si vos maris meurent par milliers et si votre ville est en péril, c’est par ma faute. Je suis un imposteur ! Je ne sais me battre ni à l’épée ni à l’arc ! Pour finir, je sais encore moins mener une guerre ! Et je ne sais pas davantage lancer le moindre sort… Mais il me reste encore ceci à offrir ! »
Et tu te jetas dans le vide. Tu chutas à une vitesse vertigineuse et, juste avant le pied de la muraille, tout te parut soudain si vide — le champ de bataille, le château, tout.
Je me souviens encore de chaque détail précédant ma mort, jusqu’à la dernière goutte de sang sur ce rocher qui m’a brisé la nuque. Puis tout s’est éteint. Et quand je me suis réveillé, j’étais ainsi. Qui je suis ? Je suis le héros des terres du Nord. Je suis le sauveur de Mortskoke.
Je suis Josh Mortimer.
Ce récit appartient à la galerie des héros d’Océania, l’une des portes du cycle Tempêtes et Jambes de Bois — monde maritime de dieux déchus, de cités oubliées et de légendes que le hasard a parfois tissées à l’insu de leurs héros.
