Raeziduhss, le dieu qui divisa les Peaux Vertes
Dans les terres verdoyantes d’Océania, deux cités vécurent longtemps comme deux sœurs.
À l’ouest, sur les collines, s’élevait Goranis, cité des orques.
À l’est, dans les profondeurs de la pierre, s’étendait Armonia, cité des gobelins.
Leurs peuples étaient différents en apparence, en tempérament et en manière de bâtir. Les orques de Goranis étaient puissants, farouches, attachés à la force, aux serments et aux traditions des hauteurs. Les gobelins d’Armonia étaient plus petits, plus rapides, plus rusés, maîtres des tunnels, du commerce souterrain et de l’ingénierie des cavernes.
Pourtant, pendant des générations, ces différences ne furent pas une cause de haine.
Elles étaient une richesse.
Les anciens disaient souvent :
« Force et finesse sont les deux mains d’un même peuple. »
Et au centre de cette fraternité se tenait un dieu commun.
Le Dieu Peau Verte
Son nom était Raeziduhss.
Dans l’ancienne langue, on traduisait son nom par Celui qui unit les verts.
Sa statue monumentale se dressait à la frontière des deux territoires, au cœur de la vallée fertile qui séparait les collines de Goranis des galeries d’Armonia. Taillée dans un bloc unique de jade sombre, elle représentait une silhouette volontairement ambiguë.
Ni totalement orque.
Ni totalement gobeline.
Son visage semblait changer selon l’heure, la lumière et l’endroit d’où on le regardait. Au coucher du soleil, les derniers rayons frappaient le jade et projetaient sur la vallée des reflets verts, comme des flammes silencieuses.
Autour de cette statue se tenaient les grands rassemblements.
On y bénissait les mariages entre familles des deux cités.
On y signait les accords commerciaux.
On y jugeait les conflits de frontière.
On y célébrait les fêtes communes.
Les orques voyaient en Raeziduhss un dieu grand, sage, fort et patient, gardien des collines et des lignées.
Les gobelins le voyaient plus agile, plus discret, maître des tunnels, des détours et des victoires obtenues par l’intelligence.
Ces deux visions coexistaient.
Jusqu’au jour où des tablettes furent retrouvées dans les profondeurs.
Les Tablettes de Korthak
Les Tablettes Oubliées de Korthak furent découvertes par des érudits gobelins dans une galerie très ancienne, plus profonde que les fondations connues d’Armonia.
Elles racontaient des fragments de la vie de Raeziduhss : ses exploits, ses épreuves, ses gestes et ses paroles. Mais les textes étaient incomplets, abîmés, gravés dans une langue ancienne dont chaque symbole pouvait recevoir plusieurs sens.
C’est là que la fracture commença.
Maître Skrix, savant gobelin, affirma que les tablettes prouvaient la nature gobeline de Raeziduhss.
Selon lui, les passages évoquaient un dieu capable de frapper depuis l’ombre, de disparaître dans les galeries, de vaincre plus grand que lui par la ruse et la vitesse.
Pour les gobelins, cela ne faisait aucun doute :
Raeziduhss était le Tunnelier.
Mais les orques rejetèrent cette interprétation avec fureur.
Le philosophe Morgak de Goranis soutint que les mêmes symboles parlaient de stature, d’endurance, de méditation sous les arbres et de force intérieure. Pour lui, Raeziduhss n’était pas un dieu de fuite et de détour, mais un être noble, puissant et sage.
Pour les orques, Raeziduhss était le Sage des Collines.
Les deux peuples lisaient les mêmes tablettes.
Et chacun y voyait son propre reflet.
La foi devient frontière
Au début, les disputes restèrent savantes.
Les prêtres débattaient.
Les érudits traduisaient.
Les anciens demandaient du temps.
Mais peu à peu, les interprétations devinrent des identités. Puis les identités devinrent des accusations.
Pour les gobelins, nier Raeziduhss le Tunnelier revenait à effacer leur place dans l’histoire sacrée.
Pour les orques, réduire Raeziduhss à une figure de ruse et de souterrain revenait à salir sa grandeur.
Les prières communes cessèrent.
Les chants furent modifiés.
Les processions séparées.
Les mariages mixtes regardés avec méfiance.
Les accords commerciaux ralentis.
La statue de jade, autrefois lieu de rencontre, devint un point de tension.
Les fidèles ne s’y rendaient plus ensemble. Ils venaient à des heures différentes, sous escorte, chacun déposant ses offrandes de son côté du socle.
Raeziduhss, qui devait unir les Peaux Vertes, commençait à les séparer.
L’échec des modérés
Quelques voix tentèrent de préserver la paix.
L’Archiviste Gemelius, connu dans les deux cités, proposa une lecture plus ancienne du culte. Selon lui, la statue avait toujours été volontairement ambiguë. Raeziduhss n’était peut-être ni orque ni gobelin, mais précisément l’union de ce que les deux peuples refusaient désormais de partager.
Son avertissement fut ignoré.
Les conseils de Goranis et d’Armonia se durcirent. Les prêtres les plus conciliants perdirent leur influence. Les orateurs les plus violents furent acclamés.
Les gobelins disaient :
« On ne négocie pas avec ceux qui déforment la vérité sacrée. »
Les orques répondaient :
« La foi ne se marchande pas contre une traduction. »
Bientôt, les ambassadeurs furent rappelés.
Puis les frontières furent fermées.
La guerre qui ne dit pas encore son nom
Armonia creusa de nouveaux tunnels.
Des passages secrets furent ouverts sous la vallée. Des pièges furent posés dans les galeries frontalières. Les ingénieurs gobelins renforcèrent les portes souterraines et conçurent des mécanismes capables d’effondrer des couloirs entiers en cas d’invasion.
Goranis, de son côté, éleva ses remparts.
Les forgerons produisirent des lames lourdes, des boucliers de colline et des armes conçues pour briser les lignes ennemies. Les guerriers s’entraînèrent sur les hauteurs en regardant vers l’est.
Aucune guerre officielle ne fut déclarée.
Mais les marchés communs disparurent.
Les routes devinrent dangereuses.
Les enfants apprirent à se méfier des anciens amis de leurs parents.
Un vieux marchand orque aurait murmuré :
« Nous étions frères. Désormais, nos enfants hériteront de notre dispute. »
La statue silencieuse
La statue de Raeziduhss demeure encore dans la vallée.
Le jade n’a pas changé.
Au coucher du soleil, ses reflets verts traversent toujours les terres entre Goranis et Armonia. Mais là où autrefois les familles se réunissaient, on ne voit plus que des gardes, des prêtres séparés et des fidèles qui prient en silence.
Certains disent que le visage de la statue semble plus triste qu’avant.
D’autres affirment que ce n’est qu’une illusion née de la culpabilité.
Les plus anciens, eux, ne discutent plus. Ils regardent la pierre et se souviennent d’un temps où les chants des orques et des gobelins montaient ensemble dans la même vallée.
L’héritage de Raeziduhss
La légende de Goranis et d’Armonia n’est pas celle d’un dieu cruel.
Elle est celle de peuples qui ont voulu posséder seuls ce qui leur avait été donné en commun.
Raeziduhss n’a peut-être jamais choisi entre les orques et les gobelins.
Peut-être était-il justement le lien entre eux.
Peut-être sa statue n’avait-elle pas de visage clair pour empêcher chacun de prétendre au monopole de la vérité.
Peut-être les Tablettes de Korthak n’étaient-elles pas une révélation, mais une épreuve.
Si c’était le cas, les deux peuples l’ont échouée.
Aujourd’hui encore, dans les terres verdoyantes d’Océania, on raconte cette histoire pour rappeler qu’une foi peut rassembler tant qu’elle accepte le mystère.
Mais lorsqu’elle devient propriété, elle devient frontière.
Et parfois, une frontière suffit à transformer des frères en ennemis.
Ce récit appartient au cycle Tempêtes et Jambes de Bois, qui explore les peuples, les croyances et les fractures anciennes d’Océania.
Avec Goranis et Armonia, le monde révèle une menace moins visible que les monstres ou les Titans : celle des interprétations qui durcissent, des symboles disputés et des alliances brisées par l’orgueil.
Dans Océania, toutes les guerres ne commencent pas par une épée tirée.
Certaines commencent par deux peuples lisant le même texte et refusant d’y voir autre chose qu’eux-mêmes.
