Les carnets de Dorvald sont le dernier écrit de Hern le Tercien, explorateur — retrouvé parmi ses papiers. Ce récit prolonge le conte Le Trésor de Zhamanaï : mieux vaut avoir lu celui-là pour y reconnaître Dorvald, la Tour perdue et le renégat des glaces. Ce n’est pas une porte d’entrée dans Océania, mais une pièce qu’on découvre plus loin — un texte lent, sans épée tirée, où tout se joue dans ce qu’un homme choisit d’avouer au bout de ses forces.
Le dernier témoignage d’un Trésorier
Me voilà au bout de mes forces, et un homme au bout ne ment plus guère : ça fatigue trop. Je vais donc vous dire une chose que j’ai vue de mes yeux et tenue de mes mains, et une autre que je n’ai fait que deviner. Vous saurez toujours laquelle est laquelle. Je n’ai jamais aimé qu’on me serve l’une pour l’autre.
J’ai été des Trésoriers. On croit qu’on y court après l’or ; on y court après des routes, des îles, des noms sur des cartes encore blanches. Mais on finit tous, un jour, les mains dans les coffres de la guilde. Et c’est là, un soir, il y a de cela une vie entière, que j’ai tenu les cahiers d’un mort.
Je vous écris de Terce. J’y suis revenu vieux, comme je m’étais promis de le faire quand j’avais quatorze ans et l’ours blanc encore chaud sous ma lame. On m’a donné une chambre haute, tout près d’une galerie qui débouche sur la banquise — de mon lit, j’entends la mer travailler la glace.
Et j’ai rapporté quelque chose. Là, contre le mur, un vieux sac de dos, lourd comme un enfant, gonflé de cuir et de papier moisi. Je l’ai traîné sur toutes les mers sans le dire à personne. Dedans dorment les cahiers d’un mort — les originaux, ceux que la guilde tenait sous clé et recopiait en cachette. Les copies, elle les vendait ; les vrais, elle les gardait. Je les lui ai pris le jour où je l’ai quittée, et depuis quarante ans ils pèsent sur mon dos et sur le reste. C’est d’eux que je veux vous parler avant que ma main ne lâche.
Ce que mes mains ont tenu
Ils sentaient la cale et le sel, ces cahiers, le soir où je les ai tenus pour la première fois dans les coffres de la guilde. Le cuir avait gonflé comme une peau de phoque restée trop longtemps sous la banquise, et les pages collaient entre elles ainsi que collent deux doigts gelés qu’on sépare trop vite. Il fallait les décoller une à une. Il y en avait de quoi remplir un sac d’homme — le travail de toute une vie, et le poids d’une vie avec.
Le nain qui les avait noircis s’appelait Dorvald. Je ne l’ai jamais vu vivant. Je n’ai vu que son écriture — serrée, penchée, celle d’un homme qui économise le papier comme on économise l’huile quand la nuit va durer six mois.
Il n’écrivait pas comme un chercheur de magot. J’en ai lu, des cartes tracées par des ivrognes, avec une croix et « ici, mille pièces » : celles-là mènent à un trou plein d’eau noire et à une fièvre qui vous laisse la peau jaune. Les siennes ne ressemblaient à rien de tel. Il rangeait tout en trois colonnes, comme on trie le poisson sur le pont : le gros d’un côté, le maigre de l’autre, et au milieu ce dont on n’est pas sûr.
Ce qu’il savait. Ce qu’il devinait. Ce qu’il ignorait. Et croyez un vieux qui a compté : la troisième colonne était la plus longue.
Au bas de chaque page, toujours les trois mêmes mots, tracés d’une main ferme comme on plante un couteau dans le billot : Je l’ignore. Ce n’était pas une faiblesse. C’était sa signature. Un homme qui préfère laisser un trou franc dans sa page plutôt que de le boucher avec du vent.
J’ai reconnu là un frère. Pas de sang — lui de la pierre, moi de la glace, et nos peuples ne se sont jamais aimés. Un frère de métier. Toute ma vie j’ai rangé les récits sans trancher, parce que chez nous la vérité gèle comme le reste, et qu’on n’en garde souvent que l’éclat qu’on a choisi d’y voir. Dorvald gardait ses vérités de la même façon : il laissait un trou plutôt que d’y couler du faux.
Ce qu’il chassait
Car il ne chassait pas l’or. Il chassait le mensonge dans les chansons — et ça, c’est un gibier autrement plus maigre.
Il était de Selenys, et à Selenys on grandit dans les chants de Thorrlin — le chef de guerre qu’on célèbre d’avoir lavé le monde des elfes. Là-bas, cette gloire, on la tète avec le lait. On ne la discute pas.
Dorvald l’a retournée. Il a pesé les dates une à une. Il a écouté ce que les chants taisent, et ce que les vieillards lâchent quand la mort leur desserre enfin la mâchoire. Et sa piste l’a mené à un nom qu’aucune chanson ne prononce : Zhamanaï. Le renégat. Le seul de son peuple à avoir aimé ceux qu’on égorgeait. Celui qui, le cœur chargé de ses morts, s’enfonça sous une île de l’ouest, dans l’océan d’Orédia, avec tous ses trésors, pour dormir près des morts qu’on n’avait plus même le droit de pleurer.
Voilà ce que cherchait Dorvald. Pas un coffre. Une honte enterrée. Et il l’a trouvée, à ce qu’on m’a dit — il descendit sous la Tour perdue et n’en remonta pas. On ne retrouva jamais son corps. On retrouva le cahier, posé sur une pierre comme une offrande, et sa dernière phrase s’arrête au milieu, net, comme une corde qui casse sous la charge.
Ça, je ne l’ai pas vu. Je le tiens des autres. Rangez-le où il faut.
Ce que je devine de l’autre
Un cahier ne se pose pas seul sur une pierre. Les morts ne font pas leur lit avant de partir.
Je crois — je dis crois, je fendais d’autres eaux ce jour-là — que quelqu’un est descendu avant les pilleurs. Qui ? Je l’ignore, et je ne vais pas lui inventer un nom pour me rassurer ; ce serait faire le copiste. Quelqu’un, seulement. Arrivé le premier, qui ne trouva pas un corps à ramener, mais des cahiers à emporter.
Il prit la liste, le vrai butin. Et il laissa sur la pierre le seul cahier qui fît reculer les vivants : celui de la descente, avec sa phrase coupée. On vous dira qu’il l’a laissé par piété. Peut-être. Mais je n’écarte pas la version qui déplaît, et celle-ci déplaît : il ne voulait personne dans son sillage.
Je me trompe peut-être. Je vous l’ai dit : cette part-là, je la devine.
Ce que les registres m’ont appris
Cet homme-là n’avait ni voile ni bras pour ramer, et une liste de tombeaux ne se pille pas seule. Il lui fallait des gaillards sans trop de questions dans la tête. Il les trouva. Il les trouva chez nous.
Notre guilde est née de là. Pas d’un rêve de large : d’un inventaire pris à un mort. Le vieux Hinnedyane s’appropria les cahiers, et l’on raconte qu’il eut ce mot qui devint notre devise : Ce qui n’est à personne est à nous, et ce qui t’appartient est aussi à moi. La première moitié pour les tombes. La seconde, je l’ai crue générale pendant trente ans. Je sais aujourd’hui qu’elle visait un seul homme : celui qui était descendu avant les autres, et les cahiers qu’il croyait avoir sauvés.
De la naissance de la guilde, je n’étais pas témoin. Cette part-là, je la tiens de ses premiers registres, ceux qu’on gardait loin des novices, et de ce que Hinnedyane laissa échapper dans ses dernières années. J’ai connu le vieux à la toute fin : la barbe jaunie de pipe, les doigts durs comme des cordages.
Ce que j’ai vu de mes yeux
Les copies, en revanche, je les ai vues.
On recopia les cahiers. Des dizaines de copies, pour les capitaines, pour les équipages. J’ai vu les scribes à l’ouvrage, penchés sur les tables, la plume qui grattait comme un rat dans une cloison. Et à recopier, ils gardaient les lieux.
Ils sautaient les Je l’ignore.
De mes yeux, ça. Une page de Dorvald ouverte sous une lampe, et à côté la copie propre, nette, sans le moindre trou — et à la place des trois mots rayés, plus rien, du vide comblé, une belle certitude bien lisse. Trois mots qu’un copiste pressé fait sauter pour épargner sa chandelle. Sauf que ces trois mots, c’était Dorvald tout entier. La seule part honnête d’un homme qui savait la mesure de son savoir.
On les a effacés parce qu’ils ne rapportaient rien. Et l’on a lancé des équipages entiers vers des certitudes que le mort n’avait jamais écrites. J’en ai vu partir, de ces navires gonflés de belles cartes trop nettes. J’en ai vu revenir. Moins d’hommes qu’au départ, toujours — quand il en revenait. Ils s’étaient noyés dans les trous qu’on avait rebouchés à leur place.
Ma maison a fait ça. Je l’ai su, et j’en fus quand même. On ne se lave pas d’une chose en la racontant tard. On la pose, une fois, et on se tait.
À qui me lira
Note du transcripteur : à partir d’ici, l’écriture se relâche et ralentit, comme si chaque mot pesait davantage.
On vient d’entrer. Ils sont tous là, autour de moi, et je ne les nommerai pas — le froid du dehors n’a jamais fait de différence entre nous, et ce froid-ci non plus. Ils se taisent. Ils attendent que la main s’arrête, et elle va s’arrêter.
Vous attendez peut-être que je vous dise, pour finir, ce qu’il y avait vraiment sous la Tour perdue, et si cet homme a bien fait ce que je lui prête. Me voilà, à mon tour, qui devine et ne sait pas. Ce serait mal me connaître que d’espérer de moi une dernière certitude.
J’ai consigné les versions et laissé leurs querelles à ceux qui avaient besoin d’un vainqueur. Je ne trancherai pas davantage ce soir. Ce serait me renier au dernier pas.
Retenez seulement ceci, puisqu’il faut bien laisser quelque chose dans la main de ceux qui restent : ma guilde effaçait les Je l’ignore. Moi, de toute ma pêche, je n’ai gardé que ceux-là.
Le sac est là, contre le mur. Ouvrez-le quand je ne regarderai plus, ou laissez les cahiers y moisir — mais si vous les lisez, gardez les trous. Ce sont eux qui disent vrai.
La plume pèse. Mes doigts ne la tiennent plus qu’à peine. Et voilà que par la fenêtre entre l’odeur de la banquise, celle de mes quatorze ans, le sel et le froid et le sang qui va avec — et je n’ai plus la force de la chasse, mais j’ai encore celle de regarder.
Il y a un phoque, là-bas, sur la glace bleue. Je le vois. Je ne bougerai pas ma lame. Il a le droit de vieillir, lui aussi.
(Les dernières lignes sont tracées d’une écriture qui tremble et se range d’elle-même en vers, comme malgré la main.)
Le vieux veut voir la glace,
encore avant la nuit ;
que le froid le remplace,
que le blanc le conduit.
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Un phoque là, sur la grève,
un chasseur sans couteau —
l’un plonge au loin, l’autre rêve,
et la mer prend les deux.
Point de panique. Ce n’est qu’une fenêtre. Elle n’est pas si loin. Un dernier pas de chasse, et je verrai mieux —
Note du transcripteur : ici s’arrête la main de Hern ; la dernière phrase demeure inachevée. La femme qui le veillait jure avoir fermé la fenêtre de la galerie ce soir-là, car il n’avait plus la force de quitter son lit. Au matin, la fenêtre était grande ouverte sur la banquise, la chaise vide, et le sac de cahiers toujours contre le mur. On ne retrouva pas le vieil explorateur. On ne retrouva pas non plus ses restes, ni sur la glace, ni au pied des murs.
Ce récit appartient au cycle Tempêtes et Jambes de Bois et prolonge le conte Le Trésor de Zhamanaï.
