On dit qu’elle porte malheur. On dit aussi que le malheur n’est que le premier avertissement.
Le corps dans la brume
Un matin, alors que la mer était couverte d’un brouillard épais, des pêcheurs de Symur aperçurent une forme flottant non loin de l’île. C’était le corps d’un explorateur.
Il était atrocement mutilé, comme si une bête d’une puissance inimaginable l’avait saisi puis rejeté à la mer. Mais le détail le plus terrifiant restait le croc gigantesque qui transperçait encore son thorax.
Ce croc ne ressemblait à rien de connu. Il était trop grand pour appartenir à une créature ordinaire, trop étrange pour être rattaché aux espèces marines répertoriées, et assez impressionnant pour être comparé aux dents des dragons légendaires.
Les pêcheurs comprirent alors que l’explorateur n’était probablement pas venu seul. S’il y avait eu une expédition sur l’île, d’autres survivants pouvaient encore attendre de l’aide.
L’expédition des vingt-deux
Une mission de sauvetage fut organisée depuis Symur. Vingt-deux hommes prirent la mer vers l’Isla Muerta. Parmi eux se trouvaient des marins aguerris, des pisteurs, des hommes d’armes et plusieurs chasseurs de dragons réputés.
Ils pensaient affronter une bête dangereuse. Ils découvrirent autre chose. L’expédition tourna au cauchemar.
Sur les vingt-deux hommes partis vers l’île, seuls trois revinrent vivants.
Le premier était déjà mourant lorsqu’il fut ramené à Symur. Son corps portait des traces de morsures profondes, comme s’il avait été partiellement dévoré par une créature inconnue.
Le deuxième avait perdu la raison. Il tremblait sans cesse, répétait des mots incohérents et refusait toute obscurité. Il mourut peu après son internement à l’Asile de Melel.
Le troisième survivant était gravement blessé. Avant de succomber, il adressa un dernier avertissement aux marins de Symur : « Celui qui s’approche de cette île n’y trouvera que la Mort. »
Depuis ce jour, aucun équipage raisonnable ne considère plus l’Isla Muerta comme une simple île.
Le carnet des créatures impossibles
Sur le radeau des survivants, les secours retrouvèrent un petit carnet détrempé par l’eau de mer. Ses pages étaient couvertes de gribouillis nerveux, de notes inachevées et de dessins troublants.
Les illustrations représentaient des créatures proches des dragons, mais différentes de tout ce que les chasseurs connaissaient. Leurs membres semblaient mal proportionnés, leurs mâchoires trop longues, leurs crânes presque déformés par une évolution impossible.
Certains dessins montraient des silhouettes ailées. D’autres évoquaient des reptiles massifs rampant entre les roches. D’autres encore ne ressemblaient à rien de clairement vivant.
Le carnet circula rapidement dans le port de Symur. Les pêcheurs le montrèrent aux capitaines, les capitaines aux érudits, les érudits aux chasseurs, et chacun y ajouta sa peur. Très vite, les dessins devinrent plus célèbres que les morts eux-mêmes.
On ne parlait plus seulement d’une île maudite. On parlait d’un territoire occupé par des créatures inconnues, peut-être anciennes, peut-être issues des Titans, peut-être nées d’une magie que personne ne comprenait encore.
L’île interdite
Depuis cette expédition, l’Isla Muerta reste intouchée. Aucun phare n’y brûle. Aucun port n’y fut construit. Aucune colonie n’y survécut. Même les pirates évitent ses criques.
Les navires qui longent les eaux occidentales de Symur gardent leurs distances. Certains capitaines ordonnent le silence lorsque l’île apparaît à l’horizon. D’autres font jeter une pièce à la mer pour détourner l’attention des choses qui rôdent là-bas.
Quant au croc retrouvé dans le corps du premier explorateur, nul ne sait ce qu’il est devenu. Certains disent qu’il fut enfermé dans les archives de Symur. D’autres prétendent qu’il disparut avec le carnet original. Quelques-uns murmurent qu’il continue de pousser, lentement, comme s’il appartenait encore à une créature vivante.
L’Isla Muerta n’appelle personne. Elle attend.
Ce récit appartient au cycle Tempêtes et Jambes de Bois, qui explore les routes maritimes les plus dangereuses d’Océania. À travers les ports, les îles interdites, les monstres oubliés et les récits transmis par les marins, ce cycle révèle une facette sombre du monde : celle des territoires que les cartes mentionnent encore, mais que les équipages préfèrent contourner. Dans Océania, certaines îles ne sont pas perdues. Elles sont évitées.
