Dans les profondeurs d’Océania, certaines malédictions ne disparaissent jamais vraiment. Celle de Su Neptra attend encore, dispersée dans l’or, les ruines et la mémoire des hommes.
Su Neptra, l’initié de Balybone
Su Neptra fut autrefois un jeune initié promis à un grand destin. Il servait Satet Niad, dieu de l’équité et de la vérité, dans le grand temple de Balybone, cité maritime ancienne dont les colonnes dominaient les quais et les eaux brûlantes du sud.
Les lois de Satet Niad étaient simples, mais impitoyables : rechercher la vérité, défendre l’équité, refuser la corruption du cœur. Sur l’esplanade du temple, Su Neptra récitait les préceptes sacrés avec une ferveur rare. Il croyait pouvoir incarner la droiture absolue.
Mais la pureté attire parfois les regards les plus dangereux.
Parmi ceux qui observaient le jeune initié se trouvait Humouk Simiac, riche collectionneur d’artefacts anciens. Pendant trois ans, il attendit patiemment le moment où l’innocence de Su Neptra deviendrait vulnérable.
Le rituel de Shumat Baal
À Balybone, les novices devaient affronter le rituel de Shumat Baal. Cette épreuve imposait aux initiés de briser symboliquement une loi sacrée afin de comprendre le mal, non pour s’y soumettre, mais pour apprendre à le combattre. C’était une faille volontaire dans l’éducation des prêtres : dangereuse, mais jugée nécessaire.
Humouk Simiac exploita cette brèche.
Il possédait une tablette d’or gravée dans une langue oubliée. Le précédent traducteur, après avoir approché ce savoir interdit, avait sombré dans la folie avant de mourir. Malgré cet avertissement, Humouk refusa d’abandonner son obsession.
Su Neptra, lui, possédait un don rare pour les langues anciennes. À treize ans, il parlait déjà trois idiomes et déchiffrait des textes que des érudits adultes n’osaient même pas toucher.
Humouk l’enivra, puis lui confia la tablette. En deux heures, l’enfant comprit la langue. En quatre, il en livra la traduction complète. Puis, par imprudence, il prononça les mots à voix haute.
La malédiction libérée
Les paroles brisèrent un sceau vieux de mille ans.
L’essence enfermée dans la tablette s’éveilla. Elle arracha l’âme de Su Neptra pour s’échapper, mais la laissa prisonnière autour de l’or maudit.
Alors Balybone changea. La haine se répandit comme une fièvre invisible. Les rancunes devinrent des obsessions. Les disputes se transformèrent en meurtres. Les familles se déchirèrent, les fidèles s’accusèrent, les quartiers s’embrasèrent.
Guidés par le Grand Shumshalbat, les cultes de la cité unirent leurs forces pour affronter l’entité. Ils parvinrent à la détruire, ou du moins à la repousser hors du monde visible.
Mais personne ne comprit réellement ce qui avait été libéré. Et Su Neptra, lui, ne fut jamais délivré.
L’errance sous les eaux
Pendant des siècles, son âme resta prisonnière des vestiges de la tablette.
Il vit les siens, les Shaminiot, disparaître jusqu’au dernier. Il vit son nom devenir une note oubliée dans des chroniques brisées. Il vit Balybone perdre sa gloire, puis son souvenir.
Le temps ne l’apaisa pas. Il le déforma.
Tout contact avec les vivants se changeait en prédation spirituelle. Ceux qui approchaient trop près de sa prison perdaient leur âme, dévorée par une faim que Su Neptra ne contrôlait plus.
Après trois millénaires passés sous les eaux, l’ancre d’un navire arracha les vestiges de son mausolée englouti. Su Neptra découvrit alors un monde qui l’avait oublié.
Les 791 pièces de tourment
Un Siriain trouva la tablette, pilla le tombeau et fit fondre l’or. De cette matière maudite naquirent 791 pièces.
Avec elles, l’âme de Su Neptra se fragmenta et se dispersa à travers Océania. Chaque pièce devint un éclat de sa douleur, de sa faim et de sa colère.
Quiconque rassemble trop de ces pièces commence à entendre ses murmures. Un homme en réunit plus de cent. Les voix le poursuivirent jour et nuit, jusqu’à le pousser à la mort. Après sa disparition, l’or se dispersa de nouveau.
Aujourd’hui, 545 pièces circulent encore.
Su Neptra les sent. Su Neptra les compte. Su Neptra attend.
L’Insuffleur de Haine
Su Neptra n’est plus seulement une âme prisonnière. Il est devenu une menace liée à l’avidité, aux trésors et aux rancunes humaines.
Là où ses pièces passent, les cœurs se durcissent. Les anciennes blessures se réveillent. Les soupçons deviennent certitudes. Les hommes se trahissent pour de l’or dont ils ne comprennent pas la nature.
Rassembler ses fragments, c’est lui offrir une voix plus forte. Accumuler ses pièces, c’est l’inviter à souffler la haine dans l’esprit des vivants.
Car l’Insuffleur de Haine ne dort jamais. Ses murmures voyagent avec les marées d’Océania.
Cette histoire appartient au cycle Tempêtes et Jambes de Bois, l’une des portes d’entrée vers l’univers d’Océania. Océania est un monde maritime de fantasy, peuplé de mythologies anciennes, de cités oubliées, de malédictions, de créatures légendaires, de dieux fragmentés et de puissances titanesques. À travers ses récits, ses villes, ses ruines et ses personnages, ce cycle explore les zones les plus dangereuses du monde : celles où les trésors parlent, où les morts patientent, et où la mer rapporte parfois ce qui aurait dû rester enseveli.
