La Genèse d’Océania commence bien avant les continents, les mers et toute forme de vie. Aux âges les plus reculés, quatre entités primordiales régnaient seules sur un monde inerte : les Dieux Fondateurs. Leur seule présence façonnait le monde naissant.
Ce qui suit est le récit qu’on enseigne dans les temples. D’autres circulent dans les ports. Nous y viendrons.
La Genèse d’Océania : les Dieux Fondateurs
Au commencement, il n’existait que quatre puissances. Chacune incarnait un élément primordial, et chacune posa sa part des fondations d’Océania.
Et l’élément appartient aux Dieux. Non à leurs serviteurs, quoi qu’on grave sur les murs.
Pyrrhos, Seigneur des Flammes Éternelles

Pyrrhos est l’incarnation vivante du Feu primordial. Son corps, entièrement façonné de flammes mouvantes, brûle d’une intensité qui ne faiblit jamais. Ses contours se reforment sans cesse. Son être tout entier ressemble ainsi à un brasier en perpétuel changement. Son visage, lui, reste presque imperceptible. Il n’apparaît que par éclairs fugaces, dans les tourbillons ardents qui le composent, vision à la fois fascinante et terrifiante pour quiconque ose le contempler.
Il est la chaleur qui fait éclore la vie, et le brasier qui la consume. Dans les temps anciens, Pyrrhos embrasa les premières terres. Il purifia la matière brute et forgea les roches qui deviendraient les fondations d’Océania. De son souffle incandescent naquirent enfin les volcans, dont les entrailles demeurent liées à sa volonté.
Pyrrhos est un dieu à la fois créateur et destructeur. Sa colère peut réduire continents et flottes en cendres. Sa faveur, en revanche, apporte la lumière et le renouveau.
On raconte que ceux qui rêvent de lui voient un horizon rougeoyant, un ciel changé en océan de braises. Nul ne sait si la vision promet la puissance ou annonce la ruine. Ses adeptes, eux, apprennent le feu et la forge.
Néréa, Souveraine des Flots Primordiaux

Demandez à un marin ce qu’est la mer, et il vous répondra deux choses opposées. Néréa est les deux à la fois.
Elle a la forme d’une silhouette liquide, faite d’ondes aux reflets changeants, ondulant au gré de courants invisibles. Translucide comme un lagon un instant, elle vire l’instant d’après au bleu presque abyssal. Ses traits apparaissent dans les remous, puis s’y perdent, au rythme de ses humeurs.
Sa voix murmure comme les vagues sur le sable, et l’on s’apaise à l’entendre. Puis la colère la prend, et le murmure devient le rugissement d’une tempête qui engloutit les flottes.
Dans les premiers âges, Néréa façonna mers, rivières et glaciers. Elle traça les lits qui ceintureraient les terres, emplit les lacs d’eaux claires et sculpta les fleuves gelés. C’étaient des flots d’abord vides et silencieux, car nulle vie ne peuplait encore le monde des Fondateurs.
Ceux qui rêvent d’elle entendent une voix par-dessus un océan sans rive. Elle promet la protection à qui honore ses lois, et le naufrage à qui les trahit. Qui la sert reçoit l’eau et la glace.
Aërion, Maître des Cieux et des Éclairs

C’est Aërion qui donna son souffle aux flammes de Pyrrhos et son élan aux vagues de Néréa. Sans lui, le feu s’étouffe et la mer dort.
On le voit à peine. Une silhouette de brume et de vent tourbillonnant, qui se dissout dans l’air qu’elle habite. Sa forme change d’un instant à l’autre : un contour vaguement humain, puis une spirale ascendante, comme un souffle d’orage qui prendrait vie. Son visage s’esquisse dans les nuées, jeu de lumière et de vapeur, et se fond aussitôt dans l’invisible.
Sa voix est le murmure du vent au crépuscule. Elle devient, quand il le veut, le hurlement qui brise les voiles. Dans les premiers âges, il sculpta les vents dominants et modela le climat.
Ceux qui rêvent de lui flottent au-dessus d’un monde immense, portés par un souffle invisible. Libres, et à la merci d’un vent qui peut aussi bien les lâcher. L’air et l’électricité vont à ceux qu’il consent à porter.
Sylveas, Gardien des Racines et des Montagnes

Quand Sylveas bouge, on l’entend avant de le voir. Un grondement sourd monte du sol, comme si la terre parlait pour lui.
Son corps est un amalgame colossal de roches anciennes, de branches noueuses et de racines profondes. Les mousses en recouvrent les flancs. Des fleurs sauvages éclosent parfois sur ses épaules. Son visage monumental est un assemblage de feuilles, de lianes et de racines torsadées, où l’on croit lire une sagesse millénaire.
Il est le socle du monde, celui qui soutient les mers et les cieux, et sa présence inspire autant de crainte que de calme. Dans les premiers âges, il façonna les montagnes, creusa les vallées et dressa les grands reliefs.
Ses mains de pierre enfouirent au plus profond du sol une part de sa propre substance. Nul dessein là-dedans : les Fondateurs déposaient leur énergie dans la matière comme on range un outil, et certaines roches en gardent aujourd’hui encore l’empreinte. Que ces dépôts aient un jour nourri le vivant, aucun des quatre ne l’avait voulu ni prévu.
Ceux qui rêvent de lui sentent le poids du sol sous leurs pas et entendent, très loin, le chant des racines. Nulle force ne déracine la volonté de la Terre. Elle enseigne la terre et le poison à qui sait attendre, ce que peu de mortels savent faire.
Les Titans, serviteurs des Dieux
Désireux d’accélérer la formation du monde, les Dieux Fondateurs suscitèrent des créatures colossales et leur donnèrent une part de leur pouvoir : les Titans.
On les compte par milliers, et non par quatre familles rangées sous quatre éléments, comme le prétendent certaines chroniques paresseuses. Chacun tenait une charge.
- Modeler la matière.
- Défendre les frontières.
- Forger les instruments.
- Garder les objets trop dangereux pour rester sans surveillance.
- Coordonner l’ouvrage.
- Observer le monde et en signaler les dérèglements.
Ils travaillèrent des âges durant, dressant les reliefs, creusant les souterrains, réglant les mers et les vents. Ils furent la fierté de leurs maîtres.
Et ils aimèrent le monde qu’ils bâtissaient. Sur ce point, aucune version ne diverge.
La Guerre des Origines
Quand l’œuvre fut achevée, les Fondateurs contemplèrent Océania et la trouvèrent belle. Puis ils regardèrent leurs serviteurs.
Ce qu’ils virent leur déplut. Ces corps difformes, ces masses de roche et de fumée, ces gueules sans visage n’avaient pas leur place dans un monde si beau. Les Dieux les jugèrent indignes de lui, et les enfermèrent dans les abysses.
Les Titans s’en échappèrent, fous de rage. La guerre éclata, embrasant cieux et mers. Les batailles furent titanesques : continents fissurés, océans soulevés, volcans en furie.
Elle fut aussi un massacre. Des milliers de Titans périrent sous les coups conjugués des quatre Dieux, et l’on n’en compte plus aujourd’hui que vingt et un. Ceux qui subsistent ne sont pas les plus grands. Ce sont ceux qui ont survécu.
Acculés, incapables de venir à bout des derniers, les Fondateurs tentèrent l’impensable : ils se fondirent en un seul être prodigieux. Nul ne sait s’ils comprirent ce qu’ils faisaient. L’union se consuma d’elle-même, et explosa.
Leurs corps et leurs essences éclatèrent en myriades de fragments, qui se dispersèrent à travers Océania.
Les versions divergent
Ici, les récits de la Genèse d’Océania se contredisent, et il faut le dire clairement.
La gravure de la Tour d’Étain donne les Titans pour des victimes. Elle raconte qu’ils bâtirent le monde, l’aimèrent, et qu’on les jeta aux abysses pour prix de leur laideur. Certains lettrés en concluent que les Dieux furent ingrats, et qu’ils portent la responsabilité de tout ce qui suivit.
D’autres, dans les temples, enseignent l’inverse. Ils rappellent que les Titans n’existaient que par la volonté de leurs maîtres, que leur puissance était un prêt, et qu’un serviteur ne juge pas la main qui l’a fait.
Nous ne trancherons pas la question de la beauté ni celle du mérite. Nous rappellerons seulement ceci, que tout enfant d’Océania apprend avant de savoir lire. On ne se révolte pas contre ses créateurs. Quelles qu’aient été les paroles échangées avant la guerre, ce sont les Titans qui brisèrent le monde, et les Dieux qui périrent en tentant de le sauver.
Que le lecteur en juge. Les deux versions courent les ports, et l’une des deux ment.
Naissance de la vie
Toute la Genèse d’Océania tient dans ce qui suivit. De cette explosion cosmique naquirent les premières formes de vie. Les fragments divins imprégnèrent la matière, provoquant l’éveil des océans, des forêts et des cieux.
Personne ne l’avait voulu. Les Dieux cherchaient à vaincre, les Titans à se venger, et de leur affrontement sortit une chose à laquelle aucun des deux camps n’avait songé. La vie d’Océania est le fruit d’une erreur, et c’est peut-être ce qui la rend si tenace.
Certaines créatures naquirent spontanément de la magie brute. D’autres évoluèrent au fil des millénaires. D’autres enfin furent corrompues ou modelées par les Titans.
Ces dernières, les hommes les appellent Titanides. Le mot est commode et ne veut pas dire grand-chose : il désigne pêle-mêle tout ce qui tient des Titans sans en être un, du gobelin malingre au kraken de deux kilomètres, vers gigantesques compris. Nul mortel ne sait vraiment qui les a engendrées.
L’héritage magique
Au cours des millénaires qui suivirent, les fragments des Fondateurs se dissolurent dans les mers, les vents, la terre et le feu. Ils imprégnèrent peu à peu toutes les formes de vie, et certaines roches en gardent l’éclat.
Bien plus tard, les premiers humains apparurent. Leur sang portait déjà l’écho de cette puissance. Pour la plupart, pourtant, cette magie restait latente, un murmure oublié au cœur du rêve.
Mais certains, les plus audacieux, les plus intelligents ou les plus sensibles, percevaient des visions étranges. Ils ressentaient des forces qu’ils ne pouvaient expliquer. Les plus chanceux entrevoyaient même la silhouette des Fondateurs dans ces songes : Pyrrhos surgissant d’un brasier infini, Néréa dansant au cœur d’un raz-de-marée, Aërion les portant dans un vol vertigineux, ou Sylveas posant sur eux le poids rassurant de la Terre.
D’autres humains, en revanche, avaient le cœur noir et la volonté implacable. Ceux-là étaient irrésistiblement attirés par une autre puissance : celle des Titans. Leur magie, sombre et colossale, promettait pouvoir et secrets, au prix de l’âme.
La magie d’Océania ne s’apprend donc pas comme un art étranger. Elle est ressentie, héritée, ancrée dans le corps et l’âme des êtres vivants. Les rêves ne sont pas seulement des visions : ils sont le langage même de cette magie. C’est ainsi que les mages, les chamans et les navigateurs devinrent capables de plier vents, mers et pierres à leur volonté.
Le rôle des Titans aujourd’hui
Après la chute des Dieux Fondateurs, il ne restait plus personne pour tenir le monde. Vingt et un rescapés se le partagèrent, et le refirent à leur main.
Ils n’ont pas rebâti. Ils ont pris. Voici de quelle manière, et l’on ferait bien de la connaître, car chacun de ces gestes se paie quelque part par un mortel.
- Extraction et contrôle des ressources : métaux, gemmes, perles abyssales, essences végétales rares.
- Création et commandement de leurs créatures, pour défendre leurs domaines.
- Choix des Hérauts, humains marqués par la magie, chargés de parler et d’agir en leur nom.
- Ralliement des Partisans, simples mortels qui, par crainte ou par dévotion, servent un ou plusieurs Titans.
Le retour de Sylveas
Une nouvelle court les temples depuis peu, et les prêtres la répètent d’un port à l’autre.
Sylveas serait revenu.
On l’aurait vu, disent-ils, sous des formes diverses : un vieillard aux mains couvertes de lichen, une racine qui traverse un mur, un grondement sous la pierre d’une chapelle. Les récits ne concordent guère, et les incrédules haussent les épaules.
Reste que le Gardien des Racines fut celui qui bâtit le socle du monde. Si l’un des quatre devait revenir, ce serait celui-là.
La lutte éternelle
Océania demeure instable et vivante. Cyclones, volcans et créatures extraordinaires témoignent de l’influence persistante des Dieux et des Titans.
La bataille se poursuit à travers les actions humaines. Ceux qui soutiennent les Fondateurs aident à restaurer la puissance divine, tandis que les serviteurs des Titans accroissent la force de leurs maîtres.
Nul n’échappe à ce partage. Le sorcier qui puise dans le sang d’un dieu mort et le marin qui jette une pièce à la mer choisissent, sans le savoir, à qui ils rendent des forces.
Choisissez donc en sachant. Vous ne serez pas les premiers à vous tromper.
