On raconte qu’un gOn raconte qu’un gardien perdit tout le jour où la Tour d’Étain tomba, mais nul n’a jamais su son nom. Il s’appelait Marius Peltin, et il était gardien ; ce qui suit est de sa main, tel qu’il l’a laissé. Le reste — qui l’a lu, et comment ces feuillets ont survécu — se dira à la fin, car cela n’appartient pas à Marius.
Ce que gardait la Tour d’Étain
Les premiers feuillets sont des relevés ordinaires, datés et numérotés. L’écriture est régulière, appliquée — celle d’un homme qui compte, et qui n’imagine pas encore ce qu’il finira par écrire.
An 12951, relevé d’automne. Vérifié l’état des bas-reliefs de la grande salle. Dix-neuf plaques d’étain sur le mur nord, gravées des figures anciennes ; onze sur le mur sud. Une trace d’humidité au bas de la troisième, à surveiller.
Compté le dépôt. Les parchemins d’abord : trente et un mille deux cents et quelques, je n’ai jamais fini le dernier rayon. Puis la salle basse, celle qu’on ferme à double clef — les objets, ceux que les maîtres appellent entre eux les pièces. Un anneau qui refroidit la main qui le porte. Une lame qui ne rouille pas. Trois fioles scellées dont nul ne veut me dire le contenu. Un miroir qu’on a retourné contre le mur, et défense d’y toucher. Je les compte sans les comprendre : c’est mon métier de compter, pas de savoir. Rien à signaler.
Je ne suis pas mage. Je tiens l’inventaire, c’est tout, et je le tiens bien. Les maîtres entrent, prennent un rouleau, le rendent ou ne le rendent pas ; moi je note. Depuis quarante ans je note. Je connais chaque plaque au toucher, chaque bibliothèque d’Océania par le nom du commis qui m’y répond quand j’écris. C’est peu. C’est ma tour.
L’arrivée du vieillard
Hiver 12951. Un homme est venu, à pied, sur un cheval si maigre qu’on l’eût dit mort debout. Vieux, la peau collée aux os, une odeur qui fait reculer. Il a demandé l’hospitalité au nom des malades qu’il soigne. On la lui a donnée : Arcanna est charitable, et il en mourait quelques-uns cet hiver-là, de la toux qui prend les poumons.
Il en a guéri trois. Puis dix. On l’a béni.
Je note ce que je vois, et ce que je vois me déplaît sans que je sache dire pourquoi. Les guéris ne le remercient pas comme on remercie un médecin. Ils le suivent. Ils lui parlent bas. L’un d’eux, un jeune maître du troisième cercle, a cessé de me rendre le bonjour.
Ce que j’ai compris trop tard
Printemps 12952. Je l’ai compris ce matin, et je l’écris pour qu’il en reste trace, même si nul ne lira ces feuillets.
Le vieillard n’assiège pas la Tour. Il n’a pas d’armée, pas d’engins, il ne menace personne. Il achète. À chaque maître qu’il guérit d’un mal, réel ou distillé je ne sais plus, il prend quelque chose en échange — une allégeance, un serment, une clef. La Tour ne tombera pas sous un bélier. Elle est déjà à lui de l’intérieur, un cœur après l’autre, et je m’en aperçois le dernier parce que je ne suis qu’un commis et qu’on n’achète pas un homme qui n’a rien.
Car il ne m’a rien proposé. J’y ai pensé toute la nuit. Il n’a rien à me reprendre : pas de pouvoir, pas de rang, pas de nom qu’on retienne. Je suis le seul de la Tour qu’il ne sait pas payer.
Il a fini par venir me voir tout de même, et m’a regardé longtemps, de ses yeux enfoncés. Puis il a ouvert la main au-dessus de ma table, et dans sa paume creuse une petite flamme s’est levée, froide, sans mèche ni huile, qui n’éclairait rien mais tenait toute seule. « Tu pourrais la porter aussi », a-t-il dit. La seule chose que je n’aie jamais eue et que j’aie regardée de loin toute ma vie, offerte dans le creux d’une main.
J’ai fermé la mienne. J’ai dit non. Je crois que c’est la première fois de ma vie que je décide quelque chose.
Ce que peut un homme qui n’a qu’un registre
Je n’ai pas de sort. Je n’ai pas d’arme. J’ai un registre, et quarante ans dedans.
Le vieillard veut ce que la Tour renferme, et il le veut tout entier. Pas seulement le savoir des parchemins : les pièces surtout, les objets de pouvoir de la salle basse. Il collectionne, ai-je fini par entendre — c’est un amasseur de reliques, un homme qui ne se sent riche que de ce qu’il a pris aux autres. L’anneau, la lame, le miroir retourné : voilà ce qu’il vient chercher sous les malades qu’il guérit.
On ne combat pas un homme pareil en gardant le trésor derrière une porte. Une porte s’achète, et il achète tout. On le combat en faisant qu’il n’y ait plus rien à prendre. Un savoir que chacun possède n’est plus un butin ; des reliques éparpillées entre cent gardiens ne forment plus un trésor.
Il y a, dans le troisième rayon, un vieux rouleau de parchemin dont plus aucun maître ne veut. Sa loi est simple, et c’est pour cela qu’on le dédaigne : on dessine un lieu sur sa surface, et l’on s’y trouve aussitôt porté, soi et ce qu’on tient dans les bras. Pas de formule, pas de don, pas de cercle à tracer. Un enfant le pourrait. Le dessin ne s’efface pas de lui-même : on trace par-dessus le précédent, encore et encore, tant que le vélin tient. Je l’ai lu vingt fois en rangeant, sans jamais oser y croire.
Cette nuit, j’y ai cru.
La nuit des cent bibliothèques
Voici comment j’ai fait, car il faut que ce soit écrit clairement, une fois. Je remplissais mes bras d’autant de rouleaux et de pièces que je pouvais porter. Je dessinais sur le parchemin une bibliothèque que je connaissais — une salle de Selenys, un cloître de Veran. D’un battement de cœur, j’y étais, chargé comme un âne. Je déposais. Puis je dessinais ma propre tour, et j’y revenais reprendre une brassée. Encore. Et encore.
Le va-et-vient jusqu’à l’aube
Je ne déposais pas au hasard, ni sous le nez des bibliothécaires. Quarante ans d’inventaire m’avaient donné, dans chaque grande bibliothèque, un commis qui connaissait mon écriture et le sceau de la Tour ; je visais leurs réserves fermées, celles dont j’avais la description exacte, et je repartais avant qu’on m’ait vu.
Toute la nuit, ce va-et-vient. Selenys, Veran, Eden, Mystica, Lut Golein — et des noms que je n’écris pas ici de peur d’en oublier un. Un vieux commis qui se téléporte les bras chargés de la fortune d’Océania, et qui la sème aux quatre vents pour qu’elle n’appartienne plus à personne.
Toute la nuit. Le dépôt se vidait rayon par rayon, et chaque brassée qui disparaissait était une part du trésor du vieillard qui cessait d’exister. À l’aube, mes mains tremblaient trop pour tenir le fusain. Il restait des murs nus, un peu de poussière, et l’odeur de l’encre partie.
Un des paquets n’est pas arrivé. Je l’avais destiné à une bibliothèque lointaine, dessinée de mémoire d’après un lieu que je n’avais jamais vu — et la mémoire d’un vieux est une carte trouée. Le parchemin l’a pris et emporté quelque part que j’ignore. Je ne saurai jamais où il est tombé, ni ce qu’il contenait au juste : quelques rouleaux, une pièce peut-être. Qu’il repose où le sort l’a mis. Un jour, quelqu’un le trouvera, et ce sera son histoire, pas la mienne.
Ce que disent les plaques
Restaient les bas-reliefs. Le vieillard les méprisait — de l’étain, le métal des pauvres, et dessus la Genèse que tout le monde connaît. Voilà pourquoi mes maîtres avaient gravé leur plus grand secret sur le métal le plus vil : ce qu’on croit sans valeur, nul ne le vole. La peau de la Tour était un leurre. Son ventre — les parchemins, les pièces, toute la puissance entassée — était le vrai trésor, et je venais de l’expédier aux quatre coins du monde.
Avant d’abattre le reste, j’ai voulu garder trace de la fresque. Je suis commis : je compte. J’ai relevé chaque figure, plaque par plaque, comme un dernier inventaire.
Les quatre grands, d’abord, les Fondateurs des éléments. Puis les autres, les colosses aux formes étranges, ceux qu’on dit avoir façonné le monde. Je les ai comptés. Je les ai recomptés.
Et je me suis arrêté, le fusain en l’air.
On a gravé ceux qui façonnèrent le monde, et ceux qui vinrent après eux. Mais rien sur ce qui enfanta les premiers, rien sur ce qui les fit naître, rien même sur la raison de leur présence. Pas une mère, pas une matrice, pas une origine. Des dizaines de colosses, et aucun ne sort du ventre d’un autre.
Je ne suis pas mage. Mais cela, un commis le voit : dans mon registre, quand un compte ne tombe pas juste, c’est qu’il manque une ligne. Il manque une ligne à la Genèse. Je ne sais pas laquelle. J’ai noté la question au bas du feuillet, faute de pouvoir noter la réponse.
Celui qui a recueilli ces feuillets
Ici s’arrêtent les feuillets de Marius. Le reste, c’est moi qui le dis.
Je m’appelle Hern, de Terce, explorateur. Je ne le cache pas : j’ai appartenu à la guilde des Trésoriers, ceux qui pillent les tombes et les ruines. Point n’étais-je né quand la Tour tomba ; je n’ai rien vu de tout cela. Mais ma guilde, elle, rôde autour des ruines comme le renard des glaces autour d’un phoque mort — rien de ce qui a de l’âge ne lui échappe longtemps. Ainsi ces feuillets avaient-ils fini, comme tant de prises, au fond de ses coffres, parmi les butins qu’on n’a jamais su vendre.
C’est là que je les ai trouvés, un soir, à fouiller ce qui ne me regardait guère. Je les ai lus. Puis, le jour où j’ai quitté la guilde, je les ai emportés — volés, si l’on veut, à des voleurs. Je les ai gardés quarante ans, comme on garde une carte dont on ignore encore où elle mène.
Ce que Marius n’a pas pu écrire, je l’ajoute — car sa main s’est arrêtée là, et le reste, il ne l’a pas vécu assez longtemps pour le coucher sur le papier.
Ce que Marius n’a pas su
Il a cru mourir ignoré, et il l’a été. Certes, l’Histoire ne retint rien de lui, sinon qu’un homme perdit tout le jour où la Tour tomba. On ne sut jamais qu’il l’avait vidée pour la sauver. On ignora qu’il fut, un instant, le seul d’Océania à voir qu’il manquait une ligne au récit du monde.
Mais sa question, elle, ne s’est pas éteinte avec lui. Comme une voile qu’on croit engloutie et qui reparaît au creux de la vague suivante, ces feuillets ont ressurgi bien plus tard, entre les mains d’un savant. Celui-ci rouvrit le compte laissé en suspens au bas de la dernière page. Ce qu’il y trouva est une autre histoire, et n’appartient qu’à ceux qui gardent les secrets du monde. Marius, lui, est mort sans savoir qu’il avait posé la bonne question.
Pourquoi je garde ces feuillets
Un dernier mot, avant de fermer ce cahier.
De tout ce que ma guilde a entassé dans ses coffres, ces feuillets étaient ce qu’elle jugeait le plus vil : point d’or, point de gemme, rien à revendre. Rien qu’un homme tout entier, et une question qu’il n’a pas su résoudre. Il aura fallu que je les vole pour qu’ils cessent de dormir sous la poussière comme une barque oubliée sous la neige. Voleur de voleurs — c’est le seul vol dont je ne me repente pas.
Car je ne l’ai pas résolue non plus. J’ignore ce qui manquait à sa fresque, et pourquoi. Je sais seulement reconnaître un frère quand j’en croise un : celui qui préfère poser une question honnête plutôt que de combler un vide avec du mensonge. J’en ai connu un autre, un nain, dont je garde aussi les cahiers. Il me semble juste qu’ils voyagent de conserve, ces deux-là qui ne se sont jamais rencontrés.
Alors je recopie Marius, et je le range avec les autres. Que quelqu’un, un jour, retrouve tout cela et fasse le compte que ni lui ni moi n’avons su faire.
— Hern le Tercien, voleur de voleurs, qui n’a pas tranché.
Ce récit appartient au cycle Tempêtes et Jambes de Bois et prolonge la légende de la Genèse d’Océania.
