Quand tombèrent les dernières cités elfiques, une reine sans royaume refusa de laisser mourir tout à fait son peuple. Voici le dernier rêve des elfes : un marché impie conclu dans les profondeurs de Geglash, un mort qu’on retint parmi les vivants, et une lignée née de la grâce, du deuil et d’un fragment de Titan — qui, dit-on, marche peut-être encore parmi nous.
Le dernier rêve des elfes : une reine à Geglash
On raconte qu’après la Grande Guerre des Elfes, lorsque les dernières cités tombèrent les unes après les autres, très peu d’entre eux échappèrent au massacre. Parmi eux, une reine — si tant est qu’une reine sans royaume en soit encore une. Elle erra longtemps parmi les ruines de son peuple avant de comprendre qu’il n’existait plus aucune civilisation à sauver.
Finalement, elle fit ce qu’aucun elfe n’aurait jamais imaginé. Elle rassembla les derniers trésors de sa lignée — couronnes, armes, pierres anciennes, reliques, savoirs, et les anciens pactes de non-agression scellés jadis avec Rugloar, l’esprit des bois, car les elfes et lui avaient toujours veillé sur la même nature. Puis elle se rendit à Geglash, la cité où tout s’achète et où tout se vend, même ce qui ne devrait jamais avoir de prix.
Là, dans les profondeurs oubliées de la ville, au milieu des galeries où se cachaient criminels, bannis, créatures disparues et hommes que le soleil ne devait plus revoir, elle réunit trois êtres que tout opposait : un nécromancien, une chamane, un alchimiste. Chacun demanda une fortune. La reine paya.
Le nécromancien, la chamane et l’alchimiste
Le nécromancien accepta de relever le corps de son compagnon, tombé pendant la guerre, mais prévint qu’aucun mort ne pouvait demeurer parmi les vivants sans sombrer peu à peu dans la folie ou la putréfaction. L’alchimiste demanda alors que le corps lui soit confié avant le rituel. Il ouvrit la poitrine de l’elfe et glissa dans sa cage thoracique une rune — une rune dont nul ne connut jamais le nom. On sut seulement qu’elle liait ce que la mort sépare, empêchant l’esprit de se détacher entièrement de la chair.
Enfin la chamane, lors de sa transe, rejoignit Borgoth, le Titan caché du Monde des Esprits. Borgoth ne répondit pas par des paroles. Comme il le faisait pour de rares naissances en Océania, il abandonna simplement un infime fragment de lui-même dans l’être que les trois mortels s’apprêtaient à ramener.
Le rituel dura des jours. Puis l’elfe ouvrit les yeux. Il respira, parla, se souvint. Cependant, quelque chose, au fond de lui, appartenait désormais au royaume des esprits.
Les années clandestines
Sous Geglash, dans une demeure délabrée dissimulée derrière les galeries oubliées, la reine et son compagnon vécurent une existence clandestine, tandis que les trois maîtres entretenaient sans relâche leur œuvre : le nécromancien renouvelait ses invocations pour que le corps ne retombe pas dans la mort, la chamane veillait sur le lien invisible entre le monde des esprits et la chair, et l’alchimiste entretenait le pouvoir silencieux de la rune.
Tout cela coûtait toujours davantage. Alors la reine vendit ce qui lui restait, jusqu’aux derniers souvenirs de son peuple. À Geglash, on raconte encore qu’une elfe acheta quelques années de bonheur au prix de plusieurs siècles d’histoire. Et pourtant, elle ne regretta jamais son choix.
Car, durant ces années, elle donna naissance à plusieurs enfants qui n’étaient plus tout à fait des elfes. Des êtres que les anciens n’auraient su nommer : les premiers Élidras. Ils héritèrent de la grâce des elfes, de la mémoire douloureuse de leur mère, du souffle inachevé de leur père revenu d’entre les morts — et, sans jamais le savoir, d’un fragment de Borgoth qui vibrait déjà en chacun d’eux.
Aucun ne ressemblait tout à fait à un autre. L’un parlait aux morts comme à de vieux amis ; un deuxième percevait les esprits errants sans qu’aucun rituel ne soit nécessaire ; un troisième comprenait d’instinct les runes sans les avoir apprises ; une dernière gardait les souvenirs d’une cité elfique qu’elle n’avait pourtant jamais connue. Tous portaient en eux quelque chose qui n’appartenait plus tout à fait aux vivants.
La fin du rituel
Puis vint le jour où la fortune s’épuisa. Le nécromancien cessa ses prières, la chamane rompit le dernier cercle, et l’alchimiste ouvrit une ultime fois la poitrine du père des Élidras pour reprendre la rune sans nom, avant que quiconque ne pût l’en empêcher. Privé de ce qui le maintenait, le compagnon de la reine reprit sa paisible putréfaction, et plus jamais aucun vivant ne put lui parler.
On raconte que la reine mourut peu après, le cœur incapable de subir une seconde fois la même perte. Les enfants furent confiés au monde : certains restèrent dans les profondeurs de Geglash, d’autres furent emmenés loin de la ville par ceux qui avaient pris part au rituel.
Ce qui marche encore parmi nous
Puis les siècles passèrent. Les Élidras se cachèrent, se mêlèrent parfois aux humains, et leur sang se dilua sans jamais disparaître tout à fait. On dit que leurs descendants ne se reconnaissent plus à leurs oreilles, mais à d’autres signes : une étrange familiarité avec les morts, des rêves venus d’un peuple disparu, une affinité inexplicable avec les runes oubliées, ou la certitude, en croisant un esprit, de contempler un visage familier.
Nul ne sait aujourd’hui si les Élidras existent encore. Peut-être vivent-ils cachés ; peut-être leur sang circule-t-il sans que personne ne le sache. Ou peut-être cette histoire n’est-elle qu’une vieille légende née dans les profondeurs de Geglash. Après tout, aucun humain n’aurait pris part à une telle hérésie et, bien sûr, nul Titan n’aurait donné son consentement à une pareille abomination… n’est-ce pas ?
Mais les anciens le murmurent parfois, lorsque quelqu’un parle aux morts sans peur ou se souvient d’un lieu où il n’a jamais vécu :
« Les elfes ont disparu… mais leur dernier rêve, lui, marche peut-être encore parmi nous. »
Recueilli et mis en récit par Apollonia Mars, magicienne et conteuse à ses heures perdues — Veran, le 27 juin de l’an 13026.
Ce récit appartient au cycle Tempêtes et Jambes de Bois, l’une des portes d’entrée vers l’univers d’Océania — monde maritime de mythologies anciennes, de cités oubliées, de malédictions et de créatures légendaires.
