Avant que les hommes ne dressent leurs murailles, les Titans régnaient déjà sur Océania. L’un d’eux, Emela-Ntouka, dévorait les dragons pour redevenir ce qu’il avait été — et chaque festin déchirait le monde. Voici la légende d’Arven, le nourricier dissident : celle d’un homme qui aima là où il aurait dû seulement obéir, et qui révéla ce qu’un Titan, malgré toute sa faim, ne peut avaler.
Avant le nourricier dissident : Emela-Ntouka et les dragons
Avant que les hommes ne dressent leurs murailles, les Titans régnaient déjà sur Océania. Parmi eux marchait Emela-Ntouka, fils de Magaïa. Autrefois, il comptait parmi les plus puissants de sa fratrie ; mais les guerres anciennes contre les Dieux avaient consumé une grande partie de sa force, et depuis lors il poursuivait une seule obsession : redevenir ce qu’il avait été.
Pour cela, il dévorait les dragons. Les dragons, eux, étaient l’œuvre de Naardwak — le Titan qui les avait fait passer du lézard à la légende. Dispersés à travers Océania, ils portaient chacun, au creux de leur œuf, une parcelle de la puissance de leur créateur. Lorsqu’Emela-Ntouka engloutissait un dragon adulte, sa puissance devenait sienne.
Et lorsque cette puissance devenait sienne, les montagnes se fendaient, les mers quittaient leurs rivages, les volcans se réveillaient, et le monde tremblait sous des cataclysmes dont nul ne pouvait prévoir l’ampleur.
Ainsi allait le cycle. Les dragons naissaient, le Dévoreur dévorait, et Océania survivait tant bien que mal entre deux convulsions de la terre.
Les Nourriciers
Des hommes — pauvres fous qui pensaient pouvoir se fier à la parole d’un titan — se désignèrent pour élever la nourriture d’Emela-Ntouka, afin que leur île soit épargnée par les cataclysmes. On les appela les Nourriciers, et leur tâche était sacrée.
Ils parcouraient Océania à la recherche des œufs cachés dans les montagnes, les falaises, les forêts profondes ou les terres oubliées — des œufs issus des lignées de dragons que Naardwak avait jadis façonnées. Ils les prenaient avant l’éclosion, élevaient les dragons, les regardaient grandir. Puis, lorsque les bêtes atteignaient leur pleine puissance, on les livrait aux Serviteurs du Dévoreur.
Nul ne devait s’attacher. Un Nourricier n’était ni père, ni mère : seulement le gardien d’une offrande. Ainsi le voulaient les anciens, et ainsi survivait leur monde.
Arven et la dragonne Syrha
Parmi eux vivait un homme nommé Arven. On disait qu’il connaissait les dragons mieux que personne. Jamais il ne manquait à son devoir : les dragons qu’il élevait étaient les plus puissants d’entre tous, et contentaient pleinement la faim légendaire d’Emela-Ntouka.
Jusqu’au jour où l’on découvrit un œuf différent. Aucune lignée ne pouvait être reconnue, aucun signe ne révélait sa nature. Les anciens le déclarèrent impur, et les Serviteurs ordonnèrent qu’on le brise avant son éclosion. Mais Arven désobéit : il emporta l’œuf en secret, et il attendit.
Lorsque la coquille s’ouvrit, une jeune dragonne en sortit. Elle ne rugit pas, elle ne chercha pas à fuir : elle vint simplement se coucher contre lui. Arven en fut soudainement ému, et peut-être parce qu’il avait permis qu’elle voie le jour, il lui donna un nom : Syrha.
Les saisons passèrent. Elle grandit. Et quelque chose naquit entre eux, quelque chose que les Nourriciers n’avaient jamais connu.
Ni possession, ni domestication, ni servitude.
Un lien. Un lien si profond qu’aucun des deux ne semblait pouvoir exister sans l’autre.
Le jour où le Dévoreur descendit
Lorsque les autres Nourriciers découvrirent la vérité, l’indignation fut immense. Arven fut traité de traître, d’impie, de profanateur des anciennes lois. On dit qu’il condamnait Océania tout entière : car chaque dragon soustrait au Dévoreur retardait le retour de sa puissance et rompait le pacte entre les Nourriciers et le titan, et chaque dragon épargné présageait des catastrophes plus grandes encore.
Les Serviteurs vinrent donc réclamer Syrha. Arven refusa. Ils le livrèrent lui aussi à la voracité d’Emela-Ntouka.
On raconte que ce jour-là, le Dévoreur descendit lui-même. Son ombre recouvrit la terre, son souffle fit trembler les montagnes, et sa faim était si immense que nul n’osa lever les yeux vers lui. Il ouvrit sa gueule. Il avala Syrha. Puis Arven.
Les flammes engloutirent le sanctuaire des Nourriciers, les pierres éclatèrent, le ciel lui-même sembla se déchirer. Tous attendirent, figés, le cataclysme qui allait les frapper faute d’avoir sustenté assez vite le titan — comme après chaque dragon dévoré, mais cette fois sur leur propre île.
Mais rien ne vint. La terre demeura immobile. Les montagnes ne s’effondrèrent pas, les océans restèrent silencieux. Les volcans ne répondirent pas à son appel. Pour la première fois depuis des âges oubliés, Emela-Ntouka venait de dévorer un dragon sans recevoir sa puissance.
Les Serviteurs parlèrent d’un mauvais présage ; les Nourriciers survivants y virent un miracle. Et le Dévoreur, dit-on, poussa un rugissement si terrible que les falaises en furent brisées — non par la puissance retrouvée, mais par la colère. Car il comprenait enfin qu’une chose lui avait échappé.
Ce que les Titans ne peuvent avaler
Depuis ce jour, une croyance interdite circule parmi les derniers Nourriciers. Elle ne figure dans aucun temple, aucun Serviteur n’ose la répéter, et elle se transmet seulement à voix basse.
On dit que les Titans peuvent dévorer la chair, le sang, les os, la mémoire, la puissance — mais qu’ils sont incapables de transformer en force ce qui est librement partagé. Car le lien qui unit deux êtres ne peut être possédé. Il ne peut être volé. Il ne peut être digéré. Et lorsque ce lien existe entre un dragon et celui qui l’a élevé, la puissance du dragon cesse d’appartenir au Dévoreur : elle retourne au monde.
C’est pourquoi certains anciens murmurent encore, lorsque les montagnes demeurent étrangement calmes malgré la disparition d’un dragon :
« Ce n’est pas le dragon qui a échappé au Dévoreur. C’est ce qui l’unissait à son Nourricier. Et il est des liens que même les Titans ne peuvent avaler. »
Recueilli et mis en récit par Apollonia Mars, magicienne et conteuse à ses heures perdues — Veran, le 27 juin de l’an 13026.
Ce récit appartient au cycle Tempêtes et J
