La haine fait d’étranges compagnons de route — Iblis, lanceur de lames que le feu ne brûle pas, en sait quelque chose. Voici l’histoire de la nuit où Abael lui apprit qu’une vengeance peut aussi être une raison de vivre. Mais pour comprendre Iblis, il faut d’abord le voir tuer.
La traque de Trusoley
Raska courait aussi vite que ses jambes le lui permettaient. Il fuyait à travers les ruelles sombres de Trusoley, se déplaçant de façon erratique, telle une proie fuyant un prédateur — ce qui n’était pas si loin de la vérité.
Il déboucha sur la place du marché. Mais il faisait nuit noire, et le dernier étal était fermé depuis longtemps. Se fondre dans la foule eût été judicieux ; hélas, hormis un chien errant, Raska était seul. Et rien n’est plus repérable qu’un homme seul sur une grande place. Ses jambes le faisaient souffrir, un point de côté mettait ses forces à l’épreuve.
Un bruit de pas. Quelqu’un le poursuivait — c’était bien le cas. Fuir, rien d’autre n’importait. S’il s’arrêtait, Abael, le tueur de Bestarius, le rattraperait et le décapiterait. Dans le meilleur des cas, il ferait vite, lui épargnant la torture. Car Raska était le dernier Bestarius de Trusoley encore debout : tous les autres venaient d’être massacrés, mutilés d’ignoble façon, et leur sang souillait encore son plastron.
Une douzaine de guerriers de sa guilde avaient été envoyés en repérage dans cette ville. Les Bestarius vivent de pillages, et la mise à sac de Trusoley figurait dans les plans de leur chef, le monstrueux Kaïn, guerrier dément dévoué corps et âme au Titan Ortho. Mais Abael avait eu vent de cette ambition, et s’était lancé dans une expédition punitive. Raska se souvenait de la tête de Trakos roulant sur le sol, le dernier regard empli de terreur. Il voulait éviter ce destin.
À force de zigzags, il tomba sur un inconnu qui semblait vouloir lui barrer le passage.
« Qui es-tu, toi ? Laisse-moi passer, cela vaudrait mieux pour toi. »
Le Bestarius tira de ses bottes deux poignards d’estoc — des katars. S’il avait d’Abael une peur bleue, il ne craignait guère d’autres hommes, hormis Kaïn. Mais comme il se jetait sur le gêneur, il eut l’impression qu’on venait de lui frapper la poitrine d’un coup de poing.
« Qu’est-ce que… »
Raska porta la main à son flanc et vit, avec une surprise horrifiée, dépasser de sa chair un manche d’ivoire : celui d’un jambiya, un couteau redoutable lorsqu’il est bien lancé. Il tomba à genoux, le poumon perforé, cracha un flot écarlate. L’étranger ne répondait pas. Dans un gargouillis agonisant, le Bestarius insista : « Qui es-tu ? »
Pour toute réponse, le lanceur de couteaux lui cracha au visage, tira un autre poignard et lui ouvrit la gorge d’un geste précis, avant de s’écarter d’un bond pour ne pas être éclaboussé. Puis il s’approcha du corps, le retourna du bout de la botte et récupéra son jambiya. Une voix grave s’éleva.
« Iblis ? Tu as eu le dernier ? »
La stature imposante d’Abael plongeait dans l’ombre celle, plus frêle, du fameux Iblis. Il répondit, avec un accent rare en ces terres, celui du Sud d’Océania :
« Oui, Abael. Je pense qu’on les a tous eus. Les treize « Enfants de Kaïn » envoyés en éclaireurs.
— Alors viens. Nous n’avons plus rien à faire ici. J’en ai gardé un vivant ; on l’emmène et on l’interroge.
— Puis on le tue ?
— Bien sûr. »
L’interrogatoire du col
Les deux acolytes traînèrent le dernier Bestarius hors de la ville. Après une heure de marche, ils atteignirent un col montagneux, et Abael entreprit d’interroger le pillard. Pendant qu’un revers de sa main calleuse réveillait l’ennemi ligoté, Iblis passait d’étranges outils métalliques dans les flammes, jusqu’à ce que les lames prennent une teinte orangée, couleur de lave en fusion.
« Iblis, les outils, je te prie. »
Le lanceur de couteaux tendit une lame chauffée à blanc au colosse — mais il eut une hésitation, et son regard s’arrêta une seconde sur les yeux, puis sur la gorge d’Abael.
« Ami, il y a un problème ?
— Non… non. Rien que de très anodin.
— Si tu veux, tu n’es pas obligé de regarder, tu sais. »
Regarder, rien n’y obligeait Iblis. Mais rien ne pouvait l’empêcher d’entendre les cris du supplicié. Et de sinistres souvenirs enflaient dans sa mémoire. Chaque fois qu’il tendait un instrument au géant, l’envie le prenait de l’enfoncer dans sa gorge — car le visage d’Abael était celui de Kaïn, et Iblis ne pouvait pas ne pas y songer. Accablé par le poids de sa mémoire, il s’éloigna de la scène de dépeçage. À son cou pendait un médaillon de pierre figurant une femme. Il regardait vers le Sud.
« Diama… Je suis désolé. Si j’avais su ce que j’étais, peut-être… »
Une larme rouge sang coula sur sa joue. Une déferlante de souvenirs manqua de lui faire perdre connaissance ; il se tenait les tempes, se balançait d’avant en arrière.
« Laissez-moi ! LAISSEZ-MOI ! SORTEZ DE MA TÊTE ! »
Alerté, Abael laissa choir le corps dont il venait d’achever l’interrogatoire, se redressa et posa la main sur l’épaule d’Iblis.
« Là, l’ami. Tout va bien. Il m’a tout raconté : avec ses renseignements, nous devrions trouver Kaïn d’ici deux jours. Deux jours, et tout cela sera réglé. Viens, restaurons-nous. La nuit tombe, et ce feu pourrait nous trahir. »
Le vin de Véran et l’herbe des songes
Profitant des dernières lueurs, ils firent griller saucisses grasses, lard et fromage. Ils avaient même du vin de Véran. Abael siffla en révélant la bouteille.
« Eh bien ! Vin de Guy, année 13001. Tu sais, mon brave Iblis, ça a parfois du bon de dépouiller les Bestarius. »
Il emplit une bolée de terre cuite et la tendit à Iblis. Le vin était bon — très bon, et très fort. Abael n’avait pas eu le temps de se servir qu’Iblis tendait déjà sa bolée. « Encore ! »
« Je vois que tu apprécies le vin. Si nous en avons l’occasion, je te ferai goûter un vin vert qu’on trouve près de Véran, à Eibina. Tu m’en diras des nouvelles. »
Le géant contempla le soleil, presque couché derrière les montagnes.
« Iblis, les lieux ne sont pas sûrs. Montons la garde à tour de rôle ; on parle de gros fauves, dans ces montagnes, qui égorgent l’homme endormi. Je prends le premier.
— NON !
— Mais il faut que tu dormes, tu as…
— J’AI DIT NON !
— D’accord, tu prends le premier. Mais dix jours que tu n’as pas fermé l’œil. Je n’aimerais pas que tu t’effondres en pleine bataille.
— Je sais ce que j’ai à faire.
— Comme tu veux. Il doit rester du rhum dans la gourde. Ne te gêne pas, mon ami. »
Iblis renifla la gourde : du rhum, sans aucun doute. « Abael… Merci. »
La nuit tomba. Iblis demeura seul, veillant. Les ronflements d’Abael étaient si puissants qu’aucun prédateur n’eût osé approcher. Assis au coin du feu, il méditait, tâchait de noyer ses pensées dans les flammes, jouait à les modeler du regard. Dans ces rares moments, il ne pensait à rien. Mais qu’il regarde Abael, et c’était Kaïn qu’il voyait. Kaïn, ce chien des Titans, cet esclave d’Ortho, qui avait pris la vie de tous les habitants de Thumsyb, son village jadis paisible — aujourd’hui rasé, effacé des cartes par ces semeurs de haine.
Abael se releva.
« Il te reste du rhum, Iblis ?
— …
— Bah, peu importe. J’ai bien dormi. À toi, maintenant.
— NON !
— Tu dormiras, quoi qu’il arrive. Il le faut.
— Laisse-moi en paix. Si tu approches encore, il t’en cuira ! »
D’un geste vif, il avait tiré un kriss de sa tunique.
« Iblis, combien en caches-tu, comme ça ? C’est inutile. Tu crois n’avoir bu que du rhum ? »
Une lourde torpeur l’envahit alors ; sa main se mit à trembler.
« Comment ?… Tu m’as… drogué ?
— L’herbe des songes. Un antidouleur qui, bouilli, fait un puissant somnifère — mais l’alcool en retarde les effets. Quoi que tu fasses, tu vas enfin dormir, mon ami.
— Je vais te crever ! »
Abael n’eut aucune peine à immobiliser Iblis, abruti par la drogue. Il finit par s’assoupir, épuisé. « Tu me remercieras demain, quand tu te sentiras mieux. » Et le géant se posta sur un rocher, guettant tout mouvement hostile. Pendant ce temps, Iblis rêvait.
Le cauchemar de Thumsyb
Des cavaliers, maquillés de cendres humaines, les cheveux dégoulinant de sang, venaient d’investir Thumsyb. À leur tête, un homme véritablement effrayant. Si la folie devait un jour s’incarner, ce serait en lui : Kaïn. Son épée fauchait tout sur son passage, et les morceaux de ses victimes retombaient avec des bruits mous. Le pire était ce rire hideux : pendant toute la bataille, le dément riait à s’en déboîter la mâchoire. Jamais Iblis n’avait vu scène moins humaine, plus monstrueuse — plus titanide.
Iblis ne se souvenait plus des circonstances de sa capture : s’était-il battu, ou avait-il fui ? Il gardait seulement le souvenir d’un choc à l’arrière du crâne. Aussi mit-il du temps à comprendre, lorsqu’il reçut au visage de l’alcool à brûler et une huile noire. À ses côtés pendait sa femme, Diama, inerte, enchaînée comme lui à un poteau. Quand la morsure de l’alcool s’estompa, il comprit : ils étaient ligotés sur un tas de bois sec. La cinquantaine de survivants était attachée aux arbres alentour, et la mise à feu fut d’une rapidité inouïe.
Et au fond de lui, Iblis se haït de surprendre, dans l’odeur de chair grillée de ses amis, quelque chose qui ressemblait à de l’appétit. Il aurait voulu que sa femme fût déjà morte, mais l’étreinte des flammes la réveilla une dernière fois ; elle se débattit comme une diablesse — on ne lutte pas sans arme contre les Enfers. Tous les villageois regardaient vers Iblis. Mais lui aussi brûlait — ses vêtements, du moins. Car par un miracle que nul ne s’expliqua jamais, Iblis était invulnérable au feu. Sa vie gisait à ses côtés, ses os s’effritant en poussière, et les larmes rouge sang maculaient son visage.
« Pourquoi ? Pourquoi ces flammes ne me dévorent-elles pas ? Diama… »
Les Bestarius avaient déjà quitté le village, ignorant le prodige qui s’accomplissait dans cette fournaise. Iblis sombra dans l’inconscience, asphyxié par la fumée des siens. Il se réveilla de nuit, seul, nu, étendu sur un tas de cendres et d’ossements calcinés, recouvert d’une suie que la pluie changeait en boue. C’est ainsi qu’Abael l’avait trouvé, dix jours plus tôt, recroquevillé dans la poussière de son village. Et il avait eu toutes les peines du monde à convaincre le rescapé qu’il n’était pas Kaïn — mais qu’au contraire, il aspirait à sa perte.
Deux rêves
Le soleil était haut quand Iblis sortit de ce mauvais songe, avec une seule idée : tuer Abael pour l’avoir forcé à revivre cet instant. Mais le géant, bien plus fort, le plaqua au sol sans peine.
« Maintenant, Iblis, tu te calmes, ou je t’allonge !
— Je vais te tuer !
— Cette haine, Iblis, cette rage qui suinte de tes souvenirs : ne la laisse pas t’écraser. Retourne-la contre celui qui te l’a inspirée.
— Tu ne sais pas ce que c’est, toi !
— Crois-tu que j’ignore ce qu’est un cauchemar ? Tu ne sais rien de moi, mon ami. Mais tant que Kaïn vivra, d’autres comme nous perdront tout. Depuis qu’il a tué mes parents, je ne fais plus que deux rêves : l’un mauvais, l’autre qui me remplit de joie. »
Iblis ne comprenait pas.
« Comment peux-tu éprouver la moindre joie ? Toi !
— Parce que, Iblis, si dans mon cauchemar je revois ma famille étendue au sol, si je sens cette lame maudite dans ma poitrine… »
Il porta la main à la longue cicatrice qui lui zébrait le torse.
« …même si je me sens alors plus faible qu’un faon nouveau-né, je fais parfois un songe plus doux.
— Lequel ?
— Tu ne devines pas ? »
Abael prit sa respiration, libéra les poignets d’Iblis, se releva.
« Je rêve du jour prochain où j’arracherai la tête de mon frère. Du jour où Kaïn cessera de semer la mort partout où se pose son regard. Concentre-toi sur cette vision, ami : celle d’un monde où Ortho aurait perdu son héraut. Un monde où l’odeur des corps calcinés n’empuantirait plus l’air. »
Iblis resta stupéfait.
« Abael… ce que tu vis, ça n’est pas une vie.
— Je n’ai jamais prétendu le contraire. Mais peu m’importe de rejoindre mes ancêtres, si j’y emporte Kaïn. »
Les deux hommes n’échangèrent plus un mot de la matinée. Ils préparèrent leurs affaires, mangèrent les restes de la veille, et s’en furent en direction d’Erzol.
Ce récit appartient à la galerie des héros d’Océania, l’une des portes du cycle Tempêtes et Jambes de Bois — monde maritime de dieux déchus, de malédictions anciennes et d’âmes que la haine forge autant qu’elle brise.
