Le trésor de Zhamanaï dort sous l’île de la Tour perdue, gardé par la roche, une malédiction, ou un vieux nain qui n’a jamais pardonné. Nul ne l’a jamais emporté — on n’en rapporte que les carnets du dernier qui a essayé.
On ne retrouva jamais le corps de Dorvald. On retrouva ses notes. C’est tout ce qu’il fallait pour que plus personne, après lui, n’ose descendre sous l’île de la Tour perdue.
L’obsession de Dorvald
Dorvald était un nain de Selenys, et comme tous les nains de Selenys, il avait grandi dans les chants de Thorrlin.
On lui avait appris très tôt la geste du grand chef de guerre, celui qui éradiqua les elfes et lava le monde de leur engeance. Une fierté. Une certitude. Rien qu’on discute.
Mais Dorvald lisait trop.
Dans de vieux registres, dans des marges oubliées, dans des phrases que personne n’avait pris la peine d’effacer, il croisa un autre nom. Pas celui d’un héros.
Celui d’un traître.
Zhamanaï.
On disait de lui qu’il avait été — probablement — le seul nain à avoir aimé les elfes. Qu’il s’était battu à leurs côtés. Qu’au terme du massacre, il avait renié son peuple, l’avait maudit, et s’était enfoncé sous une île lointaine avec ses trésors, pour ne jamais en ressortir.
Pour les nains, ce nom était une honte qu’on tait.
Pour Dorvald, ce fut une question qui ne le lâcha plus.
Retracer les pas d’un renégat
Il y consacra des années.
Patiemment, il rassembla les dates, recoupa les chutes des cités elfiques, compta les saisons. Ainsi établit-il que Zhamanaï avait dû combattre dans les dernières années de la guerre, quand tout était déjà perdu — autour de la chute d’Elydalandor, la dernière cité à se rendre.
Ainsi remonta-t-il jusqu’à l’île : la Tour perdue, à l’ouest, dans l’océan d’Orédia. Le tombeau des elfes. L’endroit même où le renégat avait choisi de disparaître, sous ceux qu’il avait aimés.
Il nota tout.
Ce qu’il savait. Ce qu’il devinait. Et ce qui restait obscur.
« Combien d’années a-t-il combattu ? Je l’ignore. » « Sa malédiction n’était-elle qu’un cri, ou frappe-t-elle encore les nôtres ? Je l’ignore. » « Et le trésor — butin de guerre ? reliques sauvées des elfes ? autre chose ? Je l’ignore. »
À la fin, il n’y avait plus qu’une façon de savoir.
Descendre.
Sous la roche
Ses dernières notes sont fébriles.
Il décrit une côte battue par les flots, une vieille tour effondrée, une bouche dans la pierre qui s’enfonce plus bas que les racines des arbres.
Il décrit le froid. Pas celui de la mer. Un autre, qui prend dans la poitrine et n’en sort plus.
Il décrit des galeries trop droites pour être naturelles, des coffres entrevus dans le noir, une lueur au fond — peut-être de l’or, peut-être autre chose.
Et il décrit une certitude qui grandit à chaque pas : quelque chose, ici, ne veut pas qu’on emporte ce qui dort.
Sa dernière phrase n’est pas terminée.
« Le trésor est là, je le vois, il suffit de — »
Rien après.
Ce que trouvèrent les suivants
Des mois plus tard, d’autres vinrent.
Des pilleurs, ceux-là, sans questions et sans scrupules, attirés par la rumeur d’un nain mort sur un magot.
Ils trouvèrent l’entrée. Ils trouvèrent les galeries trop droites. Et, posé sur une pierre comme laissé à dessein, ils trouvèrent le carnet de Dorvald.
Ils le lurent.
Ils lurent l’enquête patiente, la descente, le froid, la phrase coupée net.
Et ils firent demi-tour.
Car il y a des trésors dont le prix n’est pas écrit en or. Celui-là était gardé — par la roche, par une malédiction, ou par un vieux nain qui n’avait jamais pardonné, nul ne le sut jamais.
Le carnet, lui, ressortit. De main en main, de port en port, il devint un avertissement.
On n’emporte pas le trésor de Zhamanaï.
On n’emporte que la leçon de ceux qui ont essayé.
Avec Dorvald, l’île de la Tour perdue rappelle une règle simple : certaines tombes se laissent ouvrir, et d’autres rendent les notes du dernier visiteur — jamais le visiteur.
Dans Océania, on ne sait toujours pas si Zhamanaï est mort.
On sait seulement que personne ne revient lui demander.
