Il existe des êtres que le destin semblait vouloir bénir. Nés dans le pouvoir, l’honneur et la richesse, ils étaient censés illuminer leur monde. Tetsuo Mikaboshi fut l’un de ces êtres. Tout lui souriait : richesse, respect, loyauté de ses sujets. Mais la soif d’immortalité et la volonté de tout contrôler transformèrent ce jeune homme promis à la grandeur en un tyran impitoyable. Son peuple fut réduit en esclavage, ses terres plongées dans la peur et la misère. Dans cette nuit de cruauté, une autre naissance eut lieu : Nim, enfant des égouts et de l’ombre, qui allait défier la mort elle-même.
Le Roi est mort… Vive le Roi
La naissance de Nim
Nim naquit des expériences Putrefaktos, produit d’un rituel macabre dans le ventre d’une mère dévorée Contes et Légendes : Nim, le Roi des Oubliés
Dans les profondeurs de Pandémonia, là où les égouts respirent comme une bête malade, on raconte l’histoire d’un être que nul n’aurait dû laisser naître.
Son nom est Nim.
Certains disent qu’il est un monstre.
D’autres qu’il est une erreur.
Les plus pauvres, eux, l’appellent autrement.
Ils l’appellent leur roi.
Non parce qu’il porte une couronne.
Non parce qu’il siège sur un trône.
Mais parce que, dans les bas-fonds de Pandémonia, il est parfois la seule chose qui se tienne entre les faibles et ceux qui les dévorent.
L’enfant de la putréfaction
Nim ne naquit pas comme les autres enfants.
Sa mère fut exposée aux horreurs des égouts, aux rites des serviteurs de Charon et aux souillures laissées par les goules. Pendant neuf mois, son corps en putréfaction porta une vie impossible.
De cette gestation contre-nature naquit un être unique.
Nim possédait des réflexes humains, mais son corps portait la force et l’endurance des morts-vivants. Ses tissus se régénéraient avec une rapidité terrifiante. Le froid, la douleur, les blessures et la fatigue ne l’arrêtaient pas comme ils arrêtent les vivants.
Mais ce don était aussi une malédiction.
Son cœur ne battait pas vraiment.
Son sang ne coulait pas comme celui des hommes.
Sa chair semblait toujours osciller entre vie et décomposition.
Pour survivre, Nim devait se nourrir de chair humaine, car chaque morsure permettait à son corps de reconstruire ce qui se défaisait en lui.
Il vivait.
Mais autrement.
L’arme de Charon
Dès sa naissance, sa propre mère tenta de le dévorer.
Les serviteurs de Charon l’arrachèrent alors à cette première horreur, non par pitié, mais parce qu’ils avaient compris ce qu’il pouvait devenir.
Ils ne virent pas un enfant.
Ils virent une arme.
Nim fut élevé dans les tunnels, les cryptes et les salles froides où les cultistes forment ceux qu’ils veulent briser avant de les utiliser. On lui enseigna le silence, l’obéissance, la traque et l’exécution.
À huit ans, il accomplissait déjà des missions que des adultes auraient refusées.
À dix ans, il surpassait ses formateurs.
À douze ans, même ses maîtres commencèrent à craindre ce qu’ils avaient créé.
Car Nim n’était pas seulement fort. Il apprenait. Il observait. Il retenait. Il comprenait les habitudes, les faiblesses, les mensonges et les peurs.
Les Putrefaktos, faction la plus sordide des serviteurs de Charon dans Pandémonia, pensaient l’avoir conditionné pour toujours.
Ils se trompaient.
Les premiers éclats d’humanité
Malgré sa nature, Nim n’était pas vide.
La nuit, il quittait parfois les égouts pour observer la ville depuis les toits. Il regardait les marchés fermés, les ruelles sales, les riches qui rentraient sous escorte, les enfants qui dormaient sous des bâches, les mendiants chassés des porches et les blessés abandonnés près des canaux.
Il suivait ceux que Pandémonia refusait de voir.
Les boiteux.
Les orphelins.
Les voleurs affamés.
Les malades.
Les humiliés.
Les êtres déjà condamnés par la ville avant même d’avoir commis une faute.
Parmi eux se trouvait Karina.
Elle était jeune, aveugle, mutilée d’une jambe, et pourtant plus droite que beaucoup de ceux qui la méprisaient. Les habitants la repoussaient, l’insultaient, la trompaient ou la frappaient quand elle gênait leur passage.
Nim l’observa longtemps dans l’ombre.
Puis il commença à la protéger.
Sans se montrer.
Un agresseur disparaissait.
Un voleur rendait une couverture.
Un marchand cruel retrouvait sa porte marquée d’un signe d’avertissement.
Un ivrogne qui avait levé la main sur elle n’osait plus jamais revenir dans la même rue.
Karina comprit qu’une présence veillait.
Lorsqu’elle sentit enfin Nim près d’elle, elle ne le remercia pas.
Elle l’insulta.
Elle le traita de porc puant de Putrefakto.
Et cette insulte fit plus que le blesser.
Elle le réveilla.
Pour la première fois, Nim comprit qu’il pouvait être autre chose que l’arme de ceux qui l’avaient fabriqué.
La nuit du massacre
La bascule eut lieu dans les égouts.
Une nuit, un cri traversa les tunnels de Pandémonia.
Karina avait été capturée par les Putrefaktos. Ils l’avaient menée sur un autel souterrain, dans l’une de ces salles où la pierre garde les traces des anciens sacrifices.
Nim arriva trop tard pour empêcher l’irréparable.
Mais pas trop tard pour punir.
Ceux qui survécurent assez longtemps pour raconter ce qu’ils entendirent parlèrent d’un silence étrange avant la violence. Comme si les égouts eux-mêmes avaient retenu leur souffle.
Puis Nim frappa.
Il ne combattit pas comme un soldat.
Il ne tua pas comme un assassin.
Il se déchaîna comme une chose que l’on avait enfermée trop longtemps.
Les Putrefaktos responsables furent massacrés jusqu’au dernier. Leurs autels furent brisés. Leurs symboles arrachés. Leurs salles interdites laissées dans un état tel que même les autres cultistes de Charon refusèrent d’y retourner pendant des années.
Cette nuit-là, Nim vit Karina une dernière fois.
Pas comme les vivants voient les vivants.
Entre le monde des morts et celui des esprits, elle lui parla. Sa voix ne venait plus de sa gorge, mais d’un endroit plus profond, suspendu entre la douleur et la paix.
Elle ne lui demanda pas de devenir bon.
Elle lui demanda de ne plus jamais laisser les faibles sans défense.
Ce lien ne se rompit pas.
Depuis cette nuit, certains disent que l’esprit de Karina marche avec Nim dans les tunnels.
D’autres disent qu’elle est devenue sa conscience.
Le roi des bas-fonds
Après le massacre, Nim disparut plusieurs semaines.
Puis les bas-fonds changèrent.
Les mendiants commencèrent à trouver des refuges plus sûrs. Les orphelins reçurent des messages gravés sur les murs pour éviter certaines rues. Les boiteux, les aveugles, les blessés et les rejetés apprirent qu’il existait des passages où les prédateurs de Pandémonia n’osaient plus entrer.
Nim ne se proclama jamais roi.
Mais les oubliés de la ville lui donnèrent ce titre.
Le Roi des Oubliés.
Il règne sans palais, sans gardes visibles, sans loi écrite. Son royaume est fait de canaux, de soupiraux, de caves, de toits, de ruelles étroites et de tunnels qui puent la mort.
Il connaît chaque cache.
Chaque grille.
Chaque bouche d’égout.
Chaque passage entre les quartiers.
Chaque nom de ceux qui frappent les faibles en croyant que personne ne regarde.
À Pandémonia, certains crimes n’arrivent plus deux fois.
La justice de l’ombre
Nim n’est pas un héros lumineux.
Il ne sauve pas par bonté pure. Il ne pardonne pas facilement. Il ne croit pas aux grands discours. Sa justice est brutale, rapide, parfois terrifiante.
Mais dans une ville comme Pandémonia, les faibles n’ont pas toujours le luxe d’une justice propre.
Ceux qui s’en prennent aux enfants des rues disparaissent.
Ceux qui exploitent les mendiants reçoivent des avertissements qu’ils n’oublient jamais.
Ceux qui livrent des innocents aux cultistes sont retrouvés marqués du signe de Nim.
Ceux qui recommencent ne sont pas retrouvés.
Les Putrefaktos vivent désormais dans la peur de leur propre création.
Ils avaient voulu façonner un serviteur parfait de la corruption.
Ils ont engendré leur prédateur.
Le réseau des oubliés
Autour de Nim s’est formé un réseau discret.
Les enfants aveugles entendent ce que les gardes ne remarquent pas.
Les boiteux observent les entrées de ruelles.
Les mendiants suivent les convois suspects.
Les orphelins transmettent des signes tracés à la craie noire.
Les malades oubliés dans les hospices savent qui vient chercher les corps la nuit.
Et dans les égouts, la présence de Karina demeure.
Certains jurent avoir entendu sa voix guider un enfant perdu. D’autres disent qu’elle prévient Nim lorsque les Putrefaktos préparent un nouveau rite. Les plus superstitieux affirment que ses yeux morts voient désormais mieux que ceux des vivants.
Ensemble, Nim et Karina ont fait des bas-fonds un territoire moins soumis.
Pas sûr.
Pas paisible.
Mais moins abandonné.
La légende vivante
Pandémonia reste une cité maudite.
Ses Maudisseurs vendent encore leurs services. Ses égouts abritent toujours des créatures infâmes. Les cultes de Charon n’ont pas disparu. Les puissants continuent de croire que l’or, la peur et les secrets leur donnent tous les droits.
Mais quelque chose veille.
Dans certaines ruelles, les habitants baissent la voix avant de commettre une injustice. Dans certains quartiers, les enfants savent qu’il faut frapper trois fois sur une canalisation pour demander de l’aide. Dans les tunnels, les Putrefaktos avancent désormais en groupe.
Car Nim est là.
Invisible.
Imprévisible.
Inhumain.
Mais attentif.
Le roi est mort, disent parfois les anciens des bas-fonds.
Vive le roi.
Mais ce roi-là ne porte ni couronne ni manteau.
Il porte la puanteur des égouts, la mémoire de Karina, la colère des oubliés et une faim qu’il retourne contre les monstres de Pandémonia.
Ce récit appartient au cycle Tempêtes et Jambes de Bois, qui explore les cités sombres, les créatures ambiguës et les légendes souterraines d’Océania.
Avec Nim, Pandémonia cesse d’être seulement une ville de corruption et de peur. Elle devient aussi le lieu d’une résistance née dans les profondeurs, portée par ceux que personne ne voulait voir.
Dans Océania, certains monstres naissent pour servir les ténèbres.
Mais parfois, les ténèbres créent elles-mêmes ce qui finira par les traquer.
