Cette nouvelle d’horreur psychologique raconte l’histoire de Lucas Bernier, un jeune Parisien obsédé par le cinéma d’horreur extrême. Seul dans son studio, entouré de trois cent douze DVD et de carnets noircis, il sent quelque chose changer.
Les films qu’il visionne en boucle montrent tous la même chose : le corps humain peut se transformer. Mais Lucas vit-il vraiment cette transformation… ou perd-il simplement la raison ?
Entre réalité et délire, cette histoire explore les frontières troubles où l’obsession devient autre chose.
Chambre 347
Le sang dans la poche oscillait doucement, accroché au chariot métallique. Rouge sombre, presque noir. Lucas avait huit ans. Il ne savait pas encore ce que c’était, mais il ne pouvait pas détourner les yeux.
Trois mois plus tôt, sa vie était normale.
Lucas Bernier était né dans un trois-pièces de Belleville, cinquième sans ascenseur. École primaire Jean Jaurès. Devoirs à la table de la cuisine. Pokémon le mercredi après-midi.
Sa mère enseignait le français au collège Édith Piaf. Au printemps 2005, elle a commencé à se tenir le ventre en sortant de la douche. Elle disait que ça brûlait, que ça ne passait pas.
Les médecins ont parlé de gastro. Puis d’ulcère. Puis ils ont fait des examens.
Cancer du pancréas. Stade trois.
Deux ans maximum, ont-ils dit. Son père a demandé s’il y avait une erreur. Ils ont dit non.
Le traitement a démarré en mai. Chimio tous les jeudis après-midi. Lucas venait avec son père. Ils attendaient dans la salle commune, parmi les fauteuils beiges usés, près du distributeur de café qui marchait une fois sur deux, sous la télé accrochée au mur avec le son trop fort.
Sa mère s’asseyait dans le fauteuil de perfusion. L’infirmière plantait l’aiguille. Deux heures de goutte-à-goutte suivaient. Parfois sa mère gardait les yeux fermés pendant toute la séance. Parfois elle serrait la main de Lucas. Elle vomissait presque à chaque visite, mais pas souvent dans la bassine rose qu’ils laissaient à côté d’elle.
Les cheveux sont partis après la troisième séance, sur l’oreiller, par plaques entières, chaque matin un peu plus. Lucas l’a entendue pleurer dans la salle de bain. Elle a tout rasé le lendemain. Lucas a gardé une mèche dans un Kleenex plié. Il l’a toujours.
La peau a jauni progressivement. D’abord juste les yeux, le blanc qui virait au citron pâle. Puis le visage. Puis tout le corps. Comme du papier journal qui vieillit au soleil.
Elle maigrissait. Chaque semaine, les vêtements flottaient un peu plus. Les joues creusaient. Les clavicules perçaient sous les pulls. À la fin, elle pesait trente-sept kilos.
Trente-sept kilos pour un mètre soixante-huit.
Lucas le sait parce qu’il a lu le dossier un jour où personne ne le surveillait.
Lucas attendait pendant qu’on changeait sa mère. Chaises orange en plastique vissées au mur. Une odeur de Bétadine mélangée à des repas qu’on réchauffait quelque part. Le distributeur de café bourdonnait dans le coin.
C’est là qu’il l’avait vue pour la première fois. La poche de sang sur le chariot.
Quelqu’un passa dans le couloir et la poche bougea. Le liquide à l’intérieur ondula. La lumière du plafonnier le traversa, rubis, presque lumineux.
Lucas se pencha en avant sur sa chaise. Ses mains devinrent moites contre le plastique orange. Le couloir continuait de vivre autour de lui, des infirmières qui parlaient, des chariots qu’on poussait, des portes qui claquaient. Il ne quittait pas la poche des yeux.
Il compta les secondes entre chaque passage. Trois. Cinq. Huit. Le liquide qui bougeait et redevenait immobile.
Une infirmière s’arrêta devant lui. Lucas ne leva pas les yeux tout de suite. Quand il le fit, elle observait la poche en fronçant légèrement les sourcils.
« Du sang, mon grand. Pour les transfusions. Ça aide les gens à aller mieux. »
Lucas tourna la tête vers elle. « Ça peut sauver ma maman ? »
Elle connaissait le dossier. Tout le service le connaissait. Stade trois. Deux ans maximum. Elle hésita. « Si elle en a besoin, oui. On peut essayer. »
Cette nuit-là, Lucas rêva. Il ouvrait la poche avec ses dents. Il buvait. Le liquide était tiède et épais. Sa mère se levait du lit, les cheveux repoussés, le corps redevenu entier. Elle souriait.
Deux mois plus tard, elle est morte.
Son père l’a réveillé en pleine nuit. « Habille-toi. Vite. »
Ils ont roulé dans Paris vide. Les feux rouges clignotaient orange. Son père a allumé la radio. France Info. Les cours de la Bourse asiatique. Lucas le regardait.
À l’hôpital, une infirmière les attendait. « Vous pouvez entrer. »
Son père a dit : « Tu lui dis au revoir maintenant. »
Le corps dans le lit. Lucas s’est approché. Une odeur sucrée et chimique qu’il ne reconnaissait pas. Pas l’odeur de sa mère. Quelque chose de rance dessous, comme de la viande oubliée.
Il a pris la main posée sur le drap. Froide, déjà froide. Il a serré. Les doigts n’ont pas bougé. N’ont pas serré en retour.
« Maman ? »
Les yeux ont bougé vers lui mais ne se sont pas arrêtés. La bouche s’est ouverte. Un souffle est sorti.
Le moniteur a fait un son long qui n’en finissait pas.
Son père a pleuré, le visage dans ses mains. Lucas fixait la main dans la sienne. Froide. Il pensait à la poche de sang dans le couloir trois mois avant.
Si le sang sauvait les gens, pourquoi elle était morte ?
Le jour de l’enterrement, son père a dit : « C’est mieux. Elle souffrait. » Lucas a fait oui de la tête.
Deux jours plus tard, son père est retourné travailler.
Son père travaillait tard. Lucas rentrait seul de l’école. Faisait ses devoirs seul à la table de la cuisine. Réchauffait des plats Picard. Mangeait devant la télé. Se couchait. Personne ne venait le border.
Il y avait les mercredis après-midi aussi. Avant la maladie. Sa mère rentrait du collège avec des croissants du boulanger du bas. Ils mangeaient devant des dessins animés en japonais qu’elle ne comprenait pas mais regardait quand même parce que ça le faisait rire. C’était suffisant pour elle. Il le savait sans qu’elle le dise jamais.
À douze ans, un soir, il est tombé sur Halloween de John Carpenter. Tard sur Canal+, après minuit. Michael Myers qui marchait sans se presser, qui tuait méthodiquement. Lucas est resté jusqu’au générique de fin. Il l’a enregistré sur VHS, l’a regardé six fois la première semaine.
À treize ans, Videodrome de Cronenberg à la télé un samedi soir. La scène où la télévision respire, où elle devient chair. Où Max enfonce sa main dedans comme dans un ventre ouvert. Lucas a arrêté de respirer pendant toute la scène.
Le lendemain au lycée, il a essayé d’en parler à un camarade. « T’as vu Cronenberg ? C’est dingue comment… » L’autre l’a coupé. « Nan, ça me branche pas ces trucs de malades. » Lucas n’a plus essayé après.
À quinze ans, Audition de Miike, la scène des aiguilles. Lucas dessinait les angles pendant qu’il regardait.
Parfois il se demandait pourquoi. Il ne trouvait pas de réponse.
Ses notes au lycée ont chuté. 14 de moyenne en seconde. 11 en première. Son père n’a rien dit.
Seize ans. Martyrs de Pascal Laugier en DVD. Lucas l’a trouvé chez un disquaire de la rue Oberkampf.
Il l’a regardé seul dans le salon. Son père était absent.
La scène où ils attachent Anna dans la cave. Où ils l’écorchent. Le sang qui coule le long de son dos. Les muscles à vif. La caméra ne coupe jamais. Vingt minutes sans coupure. On voit tout.
Lucas ne clignait pas. Il sentait son cœur battre très lentement, comme s’il ralentissait pour ne rien manquer. Ses yeux ne bougeaient pas de l’écran.
Il a mis pause. A regardé l’horloge du lecteur. 3h22 du matin. Il a repris.
À la fin, Anna ouvre les yeux. Et dans ses yeux, les vieux voient quelque chose. Ils reculent, terrifiés.
Lucas est resté immobile après le générique. L’écran bleu du téléviseur éclairait le salon vide.
Pour la première fois depuis la mort de sa mère, il a pleuré.
Les larmes coulaient mais sa gorge restait nouée. Rien ne se desserrait à l’intérieur.
Vers cinq heures, il avait faim. Il est allé se faire des tartines. Les a mangées debout dans la cuisine. Le pain avait un goût de carton.
Quand il s’est rassis sur le canapé, ses jambes tremblaient. Il ne savait pas si c’était la fatigue ou autre chose.
Trois cent douze
Bip. Article scanné. Bip. Article scanné.
Les mains de Lucas bougeaient seules. Viande, fruits, conserves, bouteilles. Bip. Bip. Dix-neuf ans, caissier au Monoprix de Belleville, vingt-huit heures par semaine.
Un matin, un client ouvrit une conserve avec l’opercule et se coupa le pouce. Profond. Le sang coula sur le tapis roulant.
Lucas arrêta de scanner. Le rouge s’étalait entre les produits. Le client cherchait un mouchoir, parlait, s’excusait.
Lucas regardait le sang. Trois secondes. Cinq. Huit.
« Ça va ? » Le client le fixait.
Lucas cligna des yeux. « Pardon. Je vais chercher des gants. »
Deux ans plus tôt, il avait eu le bac. 11 de moyenne. Mention passable. Son père avait dit : « C’est bien. » Puis il était retourné à son journal.
Les années lycée s’étaient écoulées dans un brouillard. Dix-sept ans, Lucas passait ses pauses déjeuner seul dans la cour, écouteurs enfoncés dans les oreilles. Pas de musique. Juste le silence qui isolait.
Les autres parlaient de soirées, de vacances, de séries Netflix. Lucas acquiesçait quand on lui adressait la parole. Répondait le minimum. Retournait à ses carnets.
Il notait tout. Chaque film. Chaque scène. Les angles de caméra. La durée des plans. Le nombre de fois où le sang apparaissait à l’écran.
Carnet numéro sept, page vingt-trois : « Videodrome, 14’32 » — Max regarde sa main. La chair commence à se déformer. Plan fixe, 8 secondes. Pas de musique. Juste le bruit de la télévision. »
Après le bac, les petits boulots s’étaient enchaînés. Fast-foods, inventaires, livraison. Puis le Monoprix.
Le studio faisait neuf mètres carrés au sixième étage sans ascenseur. 580 euros de loyer sur 980 de salaire.
Ça sentait le moisi et le tabac froid du locataire précédent. Lucas passa trois jours à nettoyer. Monta l’étagère Billy achetée chez Emmaüs. Rangea les DVD par réalisateur.
Trois cent douze films. Cronenberg, surtout. Laugier. Żuławski pour les nuits où il ne trouvait pas le sommeil.
Le lit pliant touchait presque l’étagère. La kitchenette tenait dans un mètre carré. Une fenêtre donnait sur un mur aveugle à deux mètres.
Lucas s’installa par terre, dos contre le mur. Regarda les DVD alignés devant lui. Ses épaules s’affaissèrent.
Ici, personne ne viendrait.
Les clients parlaient au téléphone, comptaient leur monnaie, se plaignaient des prix. Lucas répondait : « Bonjour. Vous avez la carte ? Merci. Au revoir. »
Il finissait à 18h. Rentrait à pied par le canal Saint-Martin. S’arrêtait parfois au Gibert Joseph. Regardait les DVD d’occasion. En achetait un tous les deux mois.
Le soir, il mangeait debout dans la kitchenette. Pâtes ou riz. Ne sentait plus le goût. Juste la texture.
Puis il mettait un film. Pas toujours un film d’horreur. Parfois juste un film où il se passait quelque chose dans le corps. Un Cronenberg. Un Lynch. Un Von Trier.
Il prenait des notes pendant le visionnage. Remplissait les carnets. Carnet numéro neuf. Carnet numéro dix. Il terminait presque toujours sur le carnet numéro treize.
Février 2018. Let The Right One In en ressortie au Champo. Lucas y est allé seul.
La salle était à moitié vide. Dix, peut-être douze personnes. Lucas a pris place au fond, rangée du haut.
Le film a commencé. Eli qui tue dans la neige. Le sang qui éclabousse le blanc. Lucas a arrêté de respirer pendant la scène de la piscine. L’eau rouge. Les corps qui flottaient.
À la sortie, deux filles fumaient devant le cinéma. L’une d’elles portait un t-shirt Suspiria. Elle a souri à Lucas.
« T’en as pensé quoi ? »
Lucas a hésité. « La scène de la piscine. Le cadre sous l’eau. On voit les jambes qui tombent mais pas les visages. »
Elle a hoché la tête. « Ouais. C’est dingue. Tu connais Morse ? »
« Le remake américain. »
« T’as Instagram ? »
Lucas a secoué la tête. « Non. »
« Dommage. » Elle a écrasé sa cigarette. « Bon, salut. »
Lucas est rentré à pied. Une heure de marche jusqu’à Belleville. Il pensait à la fille. Au t-shirt Suspiria. Au fait qu’elle avait souri.
Trois jours plus tard, il a créé un compte Instagram. Photo de profil : affiche de Videodrome. Les abonnés arrivèrent lentement, puis moins lentement. En juin 2019, huit mille. Des filles venaient aux projections, reconnaissaient son pseudo, parlaient de Cronenberg. Aucune ne revint au matin.
Octobre 2019. Il posta une analyse de Possession. Deux cent trente likes. Il éteignit son téléphone, regarda les DVD devant lui, passa la nuit à revoir Martyrs pour la douzième fois. Il écrivit : « Martyrs n’est pas un film sur la souffrance. C’est un film sur ce qui existe après. Anna a vraiment vu. Les vieux le savent. Ils reculent parce qu’ils ont compris que ce qu’ils cherchaient existe. Et que ça les regarde. Pas l’inverse. Moi aussi je. » Il posta. S’endormit. Le lendemain, cent quatre-vingt-trois notifications. Il lut tout. Supprima le post. Supprima le compte. Posa son téléphone. Ne recréa jamais de compte.
Un soir de mars 2021, il ouvrit le carnet treize à la première page vierge. Écrivit la date. Resta stylo en l’air. Rien d’autre à écrire.
Referma le carnet.
Dossier 2020-075-19472
Trente-sept fissures au plafond.
Lucas les recomptait pour la cinquième fois, allongé, immobile. 04h12 sur le réveil. Il était allongé depuis 23h, les yeux grands ouverts dans le noir. Quatre jours sans dormir cette fois.
Le record était six.
L’insomnie avait commencé trois mois plus tôt. D’abord une nuit blanche par semaine. Deux ensuite. Quatre à la fin.
Au bout de six jours, Lucas fouilla dans son placard. Derrière les DVD soigneusement rangés, une boîte de Lexomil 6mg prescrite deux ans plus tôt après une crise d’angoisse au Monoprix. Encore scellée.
Il prit un comprimé sans eau, le laissa fondre sous la langue. Goût amer, crayeux.
Trente minutes après, le sommeil vint comme une vague noire.
Le lendemain matin, devant le miroir de la salle de bain, Lucas remarqua une plaque chauve. Petite, localisée sur la tempe droite. Pas plus grande qu’une pièce de deux euros. La peau du crâne apparaissait en dessous, rose et légèrement irritée.
Des cheveux restèrent collés entre ses doigts quand il toucha. Dix. Quinze.
Dans le reflet du miroir, derrière lui, une forme se dessina brièvement. Floue.
Lucas se retourna. Rien. Juste le rideau de douche immobile.
Le soir, un autre Lexomil. Un autre le surlendemain. Au bout de deux semaines, un tous les soirs. La boîte se vidait rapidement. Le médecin renouvela l’ordonnance sans lever les yeux de son écran.
Mais les journées au Monoprix devinrent plus difficiles. Lucas oubliait de rendre la monnaie. Fixait le code-barres des articles pendant dix secondes sans les scanner. Répondait aux questions avec un temps de retard croissant.
Les clients se plaignaient. Les collègues parlaient. La responsable prenait des notes.
Convocation.
La responsable le fit entrer dans son bureau sans s’asseoir.
« On a compté huit absences en six semaines. Et même quand t’es là, t’es pas vraiment là. Tu comprends ? »
Elle soupira, évitant son regard.
« On va devoir te laisser partir. C’est rien de personnel. »
Lucas hocha la tête.
Il rentra chez lui avec sa dernière fiche de paie. 847 euros. Calcul mental rapide : loyer 580, courses 150, électricité 45, internet 30.
Reste : 42 euros.
Deux jours après, recherches en ligne. Site de la MDPH de Paris. Formulaire Cerfa 15692. Six pages de cases à remplir.
La semaine suivante, rendez-vous chez le médecin généraliste à Château Rouge. Lucas expliqua ses symptômes. Le médecin hocha la tête, rédigea un certificat. « Le RSA en attendant. »
Deux certificats. Un pour la MDPH. Un pour la CAF.
Lucas rentra. Téléchargea les formulaires. Trois heures de travail minutieux. Pièces jointes. Recommandé avec accusé de réception. 8,50 euros. Dernière dépense avant la survie au RSA.
Le RSA arriva en mai. 564 euros par mois. Pâtes et conserves. Trois euros par jour pour manger.
Deux semaines après, accusé de réception de la MDPH. Numéro de dossier : 2020-075-19472.
Quatre mois. Cent vingt jours.
Septembre 2020. Enveloppe blanche, logo administratif.
« La Commission des droits et de l’autonomie des personnes handicapées (CDAPH) réunie le 7 septembre 2020 a décidé de vous ACCORDER :
L’Allocation aux adultes handicapés (AAH) au taux de 50% Montant : 456 euros mensuels (complément du RSA) Soit total : 1020 euros mensuels Durée d’attribution : 4 ans Versement à partir du 5 octobre 2020 »
Lucas relut trois fois. 1020 euros par mois pendant quatre ans. Suffisant pour le loyer, les courses, les films. Les médicaments.
Suffisant pour continuer.
Les coudes d’abord. Des plaques rouges apparurent. Sèches au toucher, qui pelaient quand il les grattait. Lucas se grattait sans réfléchir. Pendant les films. Pendant la nuit. Dans le métro. Des squames blanches tombaient sur le clavier, sur les draps, sur le sol.
Puis le reste, progressivement, sans qu’il le remarque vraiment jusqu’à ce que ce soit trop tard pour ne pas le remarquer.
Mars 2021. Bureau austère, deuxième étage, bâtiment administratif de la rue de la Roquette. La référente était une femme d’une cinquantaine d’années, lunettes rondes, chemisier beige.
« Vous avez consulté un psychiatre ? »
Lucas secoua la tête.
« Il faudrait. Pour le renouvellement dans trois ans. » Elle nota quelque chose. « Des activités ? Des projets ? »
« Je regarde des films. J’écris dessus. Dans des carnets. »
Elle leva les yeux. « C’est bien. Vous avez pensé à rejoindre un ciné-club ? »
« J’y allais avant. Plus maintenant. »
Elle lui tendit un papier. Adresse d’un CMP, centre médico-psychologique. Gratuit. Sans rendez-vous le jeudi matin.
Dans le métro du retour, Lucas ne sortit pas le papier. Il disparut quelque part entre le canapé et la poubelle.
Six mois plus tard, Lucas consulta un dermatologue.
Psoriasis sévère, dit le dermatologue. Stress probablement. Il griffonna une ordonnance. Cortisone, photothérapie, CMU-C pour les remboursements. Lucas prit le papier. Le plia. Le mit dans sa poche. Trois mois après, rendez-vous manqué. Appel de rappel ignoré.
Au printemps 2022, les plaques couvraient quinze pour cent de son corps. Coudes, avant-bras, quelques plaques sur le thorax. Dans le métro, les gens ne le regardaient pas encore.
Un an après, trente pour cent. Le visage maintenant. Joues, front, derrière les oreilles. Dans le métro, les gens regardaient. Détournaient les yeux ensuite. Changeaient de place quand il s’asseyait à côté d’eux.
Lucas ne sortait presque plus. Juste pour les courses. Juste le strict nécessaire.
Soixante-huit kilos en mars 2023. Il ne se pesa plus pendant des mois. Un matin de décembre il monta sur la balance par réflexe. Cinquante-neuf. Il regarda le chiffre, le nota dans le carnet, descendit.
Supermarché Franprix. 16h30.
Lucas faisait ses courses. Panier presque vide. Pâtes. Sauce tomate en conserve. Pain de mie.
À la caisse, une mère avec son fils. Six ans peut-être. Le garçon regardait fixement les plaques rouges sur les joues de Lucas. Sur le front. Sur les mains.
« Maman, pourquoi monsieur il est rouge ? »
La mère rougit. Tira sur le bras de son fils.
« Chut. C’est pas de sa faute. »
Mais le garçon continuait de regarder.
« Ça fait mal ? »
Lucas le regarda. L’enfant avait les yeux clairs. Blonds. Comme sa mère à lui autrefois.
« Un peu. Mais ça va. »
La mère tira plus fort. S’excusa d’un regard gêné. Paya rapidement. Partit.
Lucas resta immobile quelques secondes. Tenant son panier. Regardant la porte par laquelle ils étaient sortis.
Mais il avait dit « un peu ».
Lucas paya. Sortit. Rentra chez lui.
Regarda Martyrs une fois de plus.
La première plaque sur son crâne était apparue en février 2020. Tempe droite. Pièce de deux euros. Les zones fusionnèrent progressivement. Lucas commença à tout raser au rasoir électrique tous les trois jours. Plus simple. Plus net.
Septembre 2021. Lucas remarqua que sa deuxième molaire inférieure gauche bougeait légèrement quand il appuyait dessus. Juste un millimètre. Un mouvement imperceptible mais réel.
Lucas ne se brossait plus les dents régulièrement. Il oubliait. Ou il était trop fatigué. Ou il s’en foutait.
Au début de 2023, une douleur aiguë dans la mâchoire inférieure gauche. Pendant trois jours. La douleur disparut ensuite.
Mauvais signe. Le nerf était mort.
Un soir de septembre, Lucas mangeait des pâtes froides directement dans la casserole, debout devant l’évier. Martyrs jouait en fond pour la trente-septième fois.
Il mordit. Quelque chose craqua dans sa bouche. Pas les pâtes.
Il cracha dans sa main. Une dent. Molaire inférieure gauche. Racine jaune encore attachée, un filament de chair rouge pendait comme une racine arrachée. Le trou dans sa gencive saignait, goût métallique qui envahissait sa bouche.
Lucas tint la dent sous le robinet. L’eau lava le sang. Il examina la racine à la lumière du néon. Pourrie. Creuse. Morte.
Il sourit dans le miroir au-dessus de l’évier. Le trou noir dans sa gencive. Le sang sur ses lèvres.
Il plaça la dent sur l’étagère, à côté des DVD, entre Cronenberg et Laugier.
La première.
Entre septembre et décembre 2023, trois autres dents tombèrent. Une tous les mois environ. Infection. Déchaussement. Chaque dent qui tombait laissait un trou dans son sourire.
Lucas les rangeait toutes sur l’étagère. Quatre morceaux d’ivoire jaune. Alignés entre Cronenberg et Laugier.
Il relança Martyrs. Scène finale. Anna ouvre les yeux.
Cette fois, Lucas ne mit pas pause.
C’est pas ce que tu crois
Quatre dents manquantes. Plaques sur trente pour cent du corps. Vodka tous les soirs maintenant. Lexomil trois comprimés pour dormir. Lucas pesait cinquante-sept kilos pour un mètre soixante-quinze.
Le studio sentait l’alcool et quelque chose d’autre, aigre, organique, qui s’accrochait aux murs. Les voisins ne frappaient plus à sa porte depuis novembre.
Les films continuaient. Martyrs pour la quarante-troisième fois. Inside pour la vingt-septième. Possession pour la trente et unième. Lucas notait les comptes dans la marge de ses carnets. Carnet dix-sept maintenant.
Les pages récentes étaient différentes des anciennes. Les lignes montaient, descendaient. Les mots dérapaient. Parfois il relisait ce qu’il avait écrit la veille. Les mots formaient des phrases. Mais lesquelles exactement.
L’étagère Billy. Trois cent trente-trois DVD rangés alphabétiquement. Trois cent douze en 2016. Vingt et un de plus jusqu’en 2019. Un tous les deux mois. Gibert Joseph, le samedi après-midi. Le dernier, Possession de Żuławski. Mars 2019. Onze euros cinquante. Depuis, plus rien. Cinq ans.
Il passa devant Gibert la semaine dernière. S’arrêta devant la vitrine. Nouveauté Eggers en réédition Blu-ray. Seize euros quatre-vingt-quinze. Resta planté là trois minutes. Quatre. Ne rentra pas. Seize euros quatre-vingt-quinze, c’était le Lexomil du mois entier.
Il connaissait tout par cœur maintenant. Chaque plan, chaque coupe, chaque détail, chaque dialogue. Il pouvait réciter Inside en entier sans regarder l’écran. Devaient suffire.
Balance de pharmacie sur le sol de la salle de bain. Lucas monta dessus, descendit, remonta. Cinquante-sept virgule zéro. Descendit, remonta. Cinquante-sept virgule trois. Moyenne : cinquante-sept kilos un.
Il écrivit le chiffre dans le carnet dix-huit, page quarante-sept, à côté des autres chiffres. La progression était exacte, presque linéaire. Il referma le carnet, le rangea sur l’étagère entre Martyrs et Possession.
Dans le miroir au-dessus du lavabo, son visage. Les plaques rouges couvraient ses joues maintenant, le front aussi. Le cuir chevelu rasé où la peau pelait par plaques entières. Il passa ses doigts sur son crâne et des squames blanches tombèrent sur ses épaules, sur le lavabo. Les orbites creuses. Les pommettes saillantes. Les joues enfoncées.
Quelque chose bougea dans son champ de vision périphérique. Il tourna la tête mais il n’y avait rien, juste le rideau de douche immobile, blanc, sale. Il n’avait pas pris de douche depuis trois semaines. Ça arrivait dix fois par jour maintenant, ces mouvements, ces formes, toujours au bord, jamais au centre.
Un mardi soir après minuit, Lucas sortait du Franprix avec son panier habituel. Deux bouteilles de vodka, du pain de mie, de la sauce tomate en conserve. Mathieu le croisa devant l’entrée.
« Écoute, je connais quelqu’un si t’as besoin. Pour tenir, tu vois. De la poudre. Amphét. Pas cher. »
Lucas prit le papier froissé que Mathieu lui tendait. Le glissa dans sa poche sans le regarder.
Deux jours après. Café près de Belleville. Le type avait une trentaine d’années, sweat gris à capuche, regard qui ne se fixait jamais longtemps au même endroit. Il s’assit face à Lucas sans commander.
« Première fois ? »
Lucas acquiesça. L’homme sortit un sachet transparent. Poudre blanche, peut-être deux grammes. Il le posa sur la table entre eux.
« Soixante le gramme. Première fois je te fais cent les deux. »
Lucas paya en liquide. L’homme compta les billets, glissa le sachet de l’autre côté de la table, se leva, partit.
Lucas rentra chez lui. Posa le sachet sur son bureau. S’assit sur la chaise et regarda la poudre. Deux grammes, cent euros. Tout l’argent qui lui restait jusqu’au RSA du mois prochain. Mais il avait besoin de quelque chose de plus fort que le Lexomil, de plus fort que la vodka. Quelque chose qui couperait le brouillard, qui rendrait les contours nets.
Il ouvrit le sachet. Odeur chimique, âcre, médicinale presque. Versa une petite quantité sur le bureau. Ligne fine. Billet de cinq euros roulé serré. Il se pencha, aspira d’un coup sec.
Goût amer au fond de la gorge, chimique, métallique, fort. Il toussa, se redressa, attendit.
Son cœur accéléra. Battements rapides dans sa poitrine, dans ses tempes, dans son cou. Il porta sa main sur son poignet et compta mentalement les pulsations. Cent vingt par minute. Cent trente. Cent quarante.
Puis la clarté vint. Tout devint net d’un coup. Les contours des objets sur le bureau, le clavier, la souris, la tasse sale, devinrent précis, nets, tranchants. Les couleurs aussi, plus vives.
Il alluma l’ordinateur. Cliqua sur Inside d’Alexandre Bustillo. 2007. Horreur française.
Le film commença. Chaque détail ressortait avec une netteté extraordinaire. La texture du sang sur l’écran n’était pas juste rouge mais rouge foncé avec des reflets bruns, presque noir par endroits, épais, visqueux, réaliste.
Lucas regardait sans cligner presque des yeux, fixait l’écran, absorbait chaque image.
La scène de la salle de bain arriva. Vingt-trois minutes quarante secondes. Il connaissait le timing exact. Il avança frame by frame. Les lames se rapprochaient. Contact avec la peau. Pénétration. La peau se déformait, s’ouvrait, rouge. Il compta. L’anatomie était précise, la façon dont la chair réagissait, se séparait.
Il relança la lecture normale. Le film continua. Sang, cris, violence. Bustillo ne coupait pas, ne détournait pas, montrait tout.
Fin du film. L’inconnue réussissait, extrayait le bébé, le tenait dans ses bras. Le nouveau-né était couvert de sang, vivant, pleurant. Elle souriait.
Lucas remit le film au début. Une heure vingt-deux. Encore. Une heure vingt-deux. Deux fois d’affilée. Quatre heures avaient passé comme quatre minutes.
L’écran noir entre deux lectures. Quelques secondes. Son visage apparut dans le reflet. Les plaques rouges sur ses joues, le crâne rasé, les yeux enfoncés, les orbites creuses.
Quelqu’un d’autre.
Le sourire de l’inconnue dans Inside. Le sourire d’Anna dans Martyrs. Le sourire d’Eli dans Let The Right One In. Tous identiques, ce sourire après la transformation, après le passage, après le changement.
Lucas sourit aussi dans le reflet de l’écran noir.
Même sourire.
Il s’arrêta immédiatement, fronça les sourcils, secoua la tête. L’image disparut. Le film recommença.
Trois heures du matin. Six heures depuis la première ligne. Son cœur cognait toujours. Ses mâchoires étaient serrées, douloureuses. Il passa sa main sur sa mâchoire. Dure comme du bois. Bruxisme.
Il traça une deuxième ligne sur le bureau, l’aspira. Remit Inside. Quatrième visionnage. Le soleil se leva à six heures quarante-deux.
Trois heures quinze du matin. Trois lignes de poudre depuis vingt heures. Zéro sommeil. Lucas écrivait. Carnet dix-sept ouvert, page cent quarante-sept. Sa main tremblait violemment.
Anna Possession transforme créature métro extension elle
Il barrait, recommençait.
Eli vampire métaphore adolescence DEUX ni un ni autre
Les mots montaient sur la page, descendaient. L’encre bavait par endroits.
Anna Martyrs voit QUOI Laugier jamais dit ambigu VOULU
puis les mots s’arrêtèrent de former des phrases et ce qui vint ensuite dans le carnet n’était plus vraiment de l’écriture c’était autre chose des tracés des formes la plume qui suivait quelque chose que les yeux ne voyaient pas encore mais que la main connaissait déjà depuis longtemps depuis avant les films depuis la chambre 347 depuis la poche rouge dans le couloir blanc depuis toujours peut-être
Il s’arrêta, regarda la page. Les lignes ne suivaient plus l’horizontal, montaient en diagonale. Il ferma le carnet rapidement, le posa sur l’étagère entre Martyrs et Possession. Prit trois Lexomil sans eau, les laissa fondre sous la langue. Goût amer, crayeux. S’allongea, fixa le plafond.
Les fissures. Quarante-trois maintenant, pas trente-sept. Six nouvelles depuis février 2020.
Son cœur ralentit graduellement. Le sommeil vint, lourd, sans rêves.
Balance. Cinquante-trois kilos quatre cents grammes. Un samedi matin. Onze heures.
Le téléphone vibra. Lucas ne l’avait pas allumé depuis trois mois. Il le sortit du tiroir, l’alluma. Dix-sept appels manqués, tous le même numéro. Un texto : « Lucas. Je passe à Paris demain. On déjeune ? Papa. »
Lucas fixa l’écran pendant deux minutes, trois. Tapa : « Ok. »
Dimanche. Treize heures. Café Le Pause, rue de la Roquette. Lucas arriva en avance. Douze minutes. Vit son père à travers la vitrine, assis près de la fenêtre. Chemise bleue repassée. Cheveux grisonnants. Soixante-deux ans maintenant.
Lucas resta dehors, main sur la poignée. Compta jusqu’à dix dans sa tête. Poussa la porte.
Son père leva les yeux. Son visage se figea une seconde. Quelque chose passa dedans, trop vite pour identifier. Une douleur ancienne. Quelque chose qui ressemblait à de la peur. Puis il se reprit, esquissa un sourire qui ne tenait pas.
Lucas s’assit face à lui. Le serveur posa deux cartes sur la table. Le père ouvrit la carte sans la lire vraiment, la referma, la rouvrit. Ses doigts tapotaient le bord du menu.
« T’as maigri. »
Lucas hocha la tête. « Beaucoup. »
Le père se pencha légèrement. « Et ta peau, c’est… »
« Psoriasis. »
Le mot tomba sec. Le père hocha la tête comme s’il comprenait, mais ses yeux disaient autre chose.
Le serveur prit les commandes. Un croque-monsieur. Deux cafés. Le bruit du café continuait autour d’eux, conversations aux autres tables, tasses qui s’entrechoquaient, machine à café qui sifflait. Entre eux, rien.
« T’es suivi ? Médicalement ? »
« Non. »
Le père ferma les yeux, les rouvrit, se frotta le visage des deux mains.
« Lucas. »
Lucas le regarda. Son père avait vieilli. Pas seulement les cheveux. Quelque chose d’autre. Une fatigue dans le corps, dans la façon dont il tenait ses épaules. Lucas chercha quelque chose à dire. Quelque chose qui ferait que son père comprendrait sans qu’il ait besoin d’expliquer. Il ne trouva rien.
« Tu te drogues. »
Le serveur apporta les cafés et le croque-monsieur. La vapeur montait entre eux. Le père ne toucha pas à son assiette.
« Les pupilles. Le poids. Tout. »
Lucas but une gorgée de café, brûlante, reposa la tasse.
« Je vais bien. »
Les mains du père se serrèrent en poings, se desserrèrent. « Non. Non tu vas pas bien. On peut t’aider. Un centre. Un programme. Je peux payer. »
Lucas regarda son père. Vraiment regardé, peut-être pour la première fois depuis des années. Il vit un homme qui ne savait pas comment entrer. Qui avait toujours été derrière une vitre. Qui l’aimait probablement, à sa façon, une façon qui n’avait jamais trouvé le bon format.
Il pensa aux mercredis. Aux croissants. À sa mère qui regardait des dessins animés qu’elle ne comprenait pas.
Son père n’avait jamais fait ça. Jamais rien fait de suffisant.
« T’as jamais rien compris. »
Sa voix était plate. Pas de colère. Juste un constat.
Il se leva. Posa dix euros sur la table pour le café. Son père tendit la main vers son bras.
« Lucas. Reste. S’il te plaît. »
Lucas s’arrêta. Regarda la main sur son bras. La retira doucement, sans brutalité. Traversa le café entre les tables, poussa la porte, sortit dans la rue. Ne revint pas.
Le père resta assis, regardait la porte que Lucas venait de franchir. Les autres clients détournèrent les yeux, revinrent à leurs conversations. Le serveur s’approcha.
« Tout va bien, monsieur ? »
Le père hocha la tête sans répondre.
Finalement il appela le serveur, demanda l’addition. Sortit. La rue était vide. Rappela. Messagerie encore. Rangea son téléphone, resta debout sur le trottoir quelques secondes. Puis partit dans la direction opposée.
Les sept jours suivants, le père appela quatorze fois. Lucas ne décrocha jamais. Le huitième jour, Lucas répondit enfin.
« Arrête d’appeler. »
Clic. Ligne coupée.
Lucas éteignit le téléphone, le remit dans le tiroir du bureau. Ne le ralluma plus.
Balance. Quarante-sept kilos. Il nota le chiffre sans le regarder longtemps.
Un voisin frappa à sa porte. Seize heures trente un mercredi. Lucas était allongé, il n’avait pas bougé depuis le matin. Les coups continuèrent, plus insistants.
« Monsieur ? C’est à propos de l’odeur. Les autres locataires se plaignent. Est-ce que tout va bien ? »
Lucas se leva lentement, traversa le studio, ouvrit la porte de cinq centimètres, juste assez pour voir dehors. Le voisin le regarda. Son visage changea, recul instinctif, deux pas en arrière. L’odeur sortit du studio, aigre, organique, sueur mélangée à l’alcool mélangée à quelque chose de pourri, de stagnant.
« Vous êtes sûr que… On peut appeler quelqu’un si vous avez besoin. »
« Ça va. Merci. »
Lucas referma la porte doucement, fermement. Le voisin resta huit secondes dans le couloir. Lucas l’entendit. Puis des pas qui s’éloignaient. Escaliers. Silence.
Lucas retourna s’allonger.
Le lendemain, un mot dans la boîte aux lettres. Écriture ronde, féminine. « Monsieur, nous nous inquiétons pour vous. Si vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas à frapper chez nous. Appartement 23. Cordialement, M. et Mme Rousseau. »
Lucas lut le mot, le froissa, le jeta dans la poubelle. La poubelle débordait. Il ne l’avait pas sortie depuis trois semaines.
Dans les plaques sur son bras droit, Lucas voyait des formes. Presque des visages. Une plaque près du coude ressemblait à un œil, ovale, avec un point plus foncé au centre. Il la regardait parfois pendant des minutes. Il passa son doigt sur la plaque. La peau se détacha, squame blanche, grande, trois centimètres. Elle tomba sur le clavier de l’ordinateur entre les touches H et J. Il souffla dessus. Elle s’envola, tomba sur le sol.
Le sol était couvert de squames, blanches, comme de la neige mais pas de la neige. De la peau morte, sa peau. Des milliers de morceaux.
Mouvement au coin de l’œil. Il tourna la tête. Les DVD sur l’étagère, immobiles. Rien ne bougeait. Mais quelque chose avait bougé.
Ça arrivait vingt fois par jour maintenant, trente, quarante. Mouvements périphériques constants, formes qui glissaient, ombres qui se déplaçaient. Quand il regardait directement, elles disparaissaient, mais elles étaient là quand il ne regardait pas.
Il prenait le métro parfois encore pour aller nulle part, juste prendre le métro. Ligne deux, aller-retour Nation-Porte Dauphine. Dans la vitre de la rame, son reflet déformé par le verre. Les proportions semblaient fausses. Il ne savait pas si c’était réel ou si c’était sa perception.
Parfois il sentait quelqu’un derrière lui. Comme une chaleur dans le dos, comme une présence. Il se retournait mais il n’y avait rien. La sensation restait quand même, présence invisible, constante.
Il arrêta de prendre le métro mi-août.
Terrain vague
Trois jours après la lettre de la MDPH, Lucas se pesa une dernière fois. Quarante-sept kilos deux cents grammes pour un mètre soixante-quinze.
Le studio sentait l’alcool mêlé à quelque chose d’aigre, d’organique, sucré par endroits. Les assiettes sales s’empilaient dans l’évier depuis deux semaines. Des bouteilles de Poliakov vides roulaient sous le lit. Les squames de peau morte couvraient le sol, blanches, épaisses par endroits, comme de la neige sale qui ne fondrait jamais.
Lucas s’assit sur le lit pliant et ouvrit son ordinateur portable. Il double-cliqua sur Martyrs. Quarante-cinquième fois.
Il regarda jusqu’à la scène finale. Anna ouvrait les yeux, les vieux reculaient. Qu’est-ce qu’elle voyait ? Laugier ne le montrait jamais, c’était ça le génie. L’ambiguïté irréductible. Anna avait vu quelque chose. Réel. Vrai.
Lucas ferma l’ordinateur, prit la bouteille de vodka Poliakov, but trois gorgées directement au goulot. Brûlure dans la gorge. Chaleur dans l’estomac vide. Puis nausée légère, repoussée.
Il ouvrit la boîte de Lexomil. Trois comprimés de six milligrammes, il les posa sur sa langue. S’allongea, fixa le plafond.
Quarante-trois fissures. Lucas les recompta pour être sûr. Quarante-trois. Six de plus qu’en février 2020. Elles progressaient aussi, doucement, sûrement, comme tout le reste.
Quelque chose bougea dans sa vision périphérique. Il ne tourna pas la tête.
Le Lexomil commença à faire effet. Lucas ferma les yeux.
Il se réveilla à trois heures vingt-deux du matin. Il se leva, traversa le studio jusqu’à la salle de bain et alluma le néon. Lumière blanche. Crue. Cruelle.
Lucas regarda le miroir au-dessus du lavabo. Ne se reconnut pas tout de suite. Le crâne totalement rasé. Les plaques rouges mangeaient le visage. Les yeux enfoncés si loin dans les orbites que l’os apparaissait en dessous. Les cernes violets jusqu’aux pommettes. La peau tendue sur les os du crâne comme du papier journal collé.
Lucas sourit doucement. Le trou noir dans la gencive inférieure gauche. Huit autres trous dispersés.
Lucas ressemblait à sa mère. Trois semaines avant sa mort. Chambre trois cent quarante-sept. Hôpital Saint-Louis. Trente-sept kilos pour un mètre soixante-huit.
Il tendit la main, toucha le miroir. Le verre était froid sous ses doigts.
« Maman, » murmura-t-il.
Le reflet ne répondit pas. Mais quelque chose bougea derrière lui dans le reflet. Lucas vit des silhouettes translucides, immobiles. Visages indistincts. En attente. Il ferma les yeux, compta jusqu’à trois, puis rouvrit. Elles étaient toujours là dans le reflet. En cercle autour de lui. Toutes avec le même visage. Le sien. Pourri. Multiplié.
Il ne se retourna pas pour vérifier.
Lucas regarda sa main droite posée sur le lavabo. La peau se détachait par plaques. Une grande de cinq centimètres pendait. Il tira doucement. Elle se décolla comme du papier peint mouillé arraché d’un mur. Dessous, la chair rouge vif. À vif. Brillante. Sans protection.
Il lâcha la plaque dans le lavabo.
Ça commence.
Il retourna se coucher.
Vingt-neuf octobre. Deux heures quinze du matin. Lucas ne dormait pas. Troisième nuit blanche d’affilée. Quelque chose le poussait dehors. Pas une voix, pas une pensée claire. Juste une pression dans la poitrine et la gorge. Une nécessité.
Il se leva, s’habilla. Jean, sweat gris déchiré, veste trop fine pour octobre. Descendit les six étages sans croiser personne. Dehors, le froid était mordant. Quatre degrés.
Lucas marcha jusqu’au métro Belleville. Ligne deux jusqu’à République, changement ligne douze, direction Porte de la Chapelle, terminus.
Il sortit à deux heures cinquante-cinq. Marcha vers le terrain vague, zone indéfinie entre Paris et sa banlieue. Conteneurs rouillés, gravats, mauvaises herbes poussant entre les fissures du béton.
Une silhouette bougeait près d’un conteneur renversé. Petite, féminine, capuche relevée. Lucas s’approcha sans bruit. Le vent couvrait ses pas.
La fille était accroupie. Rituel familier. Briquet, cuillère, garrot serré sur l’avant-bras gauche, aiguille plantée dans la veine. Elle poussait le piston lentement, yeux mi-clos, déjà partie.
Elle n’entendit pas Lucas arriver.
Lucas vit le tatouage quand elle pencha la tête. Étoile noire, cinq branches, nette, sur la nuque.
Ses mains se refermèrent sur les épaules de la fille. Deux secondes. Elle ne réagit pas. Shootée, ailleurs, muscles relâchés. Puis elle réalisa. Cria, aigu, paniqué.
Lucas se pencha, chercha la gorge, l’artère carotide, puis ouvrit la bouche. Les dents restantes, mobiles, pourries. Il mordit. Les dents ne percèrent pas. Trop molles, elles glissèrent sur la peau. Trace rouge, égratignure de trois centimètres.
La fille se débattit violemment, donna un coup de tête en arrière. Impact sur le nez de Lucas. Craquement, sang. Il lâcha prise. La fille s’enfuit en courant dans la brume, disparut en huit secondes.
Lucas resta immobile, dos contre le conteneur. Il porta sa main à son nez. Le sang chaud coulait. Goût métallique dans la bouche. Il cracha. Deux dents tombèrent dans sa paume.
Pas des dents de vampire. Juste des dents pourries, humaines, mortes, racines jaunes, creuses.
Il les regarda. Les glissa dans sa poche, rentra par le même chemin. Métro ligne douze, ligne deux, Belleville, six étages, studio.
Il posa les deux dents sur l’étagère à côté des neuf autres. Onze maintenant, alignées entre Cronenberg et Laugier.
Il s’allongea, ferma les yeux, ne dormit pas.
Cinq cadavres
19 novembre 2024, 23h42. Lucas marcha dans la brume épaisse qui montait du périphérique. Le terrain vague s’étendait devant lui, zone indéfinie entre Paris et sa périphérie. Conteneurs rouillés. Gravats. Flaques d’eau. Mauvaises herbes qui poussaient entre les fissures du béton.
Il connaissait ce lieu maintenant. Chaque nuit depuis trois semaines. Les meilleurs endroits pour poser les pièges. Leurs chemins habituels. Les zones d’ombre où personne ne venait.
Les pièges étaient déjà en place depuis 21h30. Triangle parfait. Rectangle contre le mur d’un bâtiment abandonné. Un autre près d’un tuyau d’évacuation. Le dernier sous une planche de bois pourrie.
Il s’assit contre le conteneur. Attendit.
Le froid de novembre mordait à travers sa veste trop fine. Il grelottait. Quarante-cinq kilos sur un mètre soixante-quinze ne gardaient pas beaucoup de chaleur. Mais quelque chose le maintenait là. Il ne savait toujours pas quoi.
23h58. Grattement. Lucas se figea. Tendit l’oreille. Petit. Rapide. Griffes sur le béton. Un rat. Gros. Peut-être trente centimètres sans la queue. Pelage gris sale. Il avançait doucement vers le piège contre le mur.
Le rat s’arrêta. Renifla l’air. Hésita. Lucas retenait son souffle. Ne bougeait pas d’un millimètre.
Le rat fit un pas. Un autre encore. Sa patte avant droite toucha le papier collant. Le rat était pris. Il se débattit violemment. Des couinements aigus déchiraient le silence.
Lucas attendit que le rat s’épuise. Deux minutes. Le rat ralentit. S’immobilisa. Juste des soubresauts. Épuisé.
Lucas s’approcha doucement. S’accroupit près du piège. Le rat le regarda. Petits yeux noirs brillants. Terrifiés. Lucas tendit la main. Saisit le rat par la nuque. Arracha le papier collant d’un coup sec.
Il ouvrit la bouche. Mordit. Les dents ne percèrent pas tout de suite. La fourrure. La peau épaisse. Il mordit plus fort. Un craquement. Une dent se brisa dans sa bouche. Pas celle du rat. La sienne. Il cracha le fragment d’ivoire. Mordit de nouveau. Plus fort. Cette fois la peau céda. Le sang coula. Chaud. Salé. Amer.
Lucas suça. Avala. Le liquide était épais. Désagréable. Il sentait la nausée monter mais continua. Le rat se débattait toujours. De plus en plus faiblement. Lucas but jusqu’à ce que le rat cesse de bouger. Jusqu’à ce que le corps devienne mou dans sa main.
Il lâcha le cadavre. S’essuya la bouche du revers de la main. Du sang maculait ses lèvres. Son menton.
Il attendit. Ferma les yeux. Compta jusqu’à cent. Attendit la transformation. L’extase. La révélation.
Rien.
Juste le goût du sang de rat dans sa bouche. Juste la nausée qui montait de son estomac, comme toujours.
00h17. Deuxième rat. Deux dents se brisèrent. Il but quand même. Attendit. Rien.
Il y en eut d’autres. Il perdit le compte. À 02h19, cinq cadavres autour de lui. Du sang séché sur son visage. Sur ses mains. Sur sa veste.
Il savait. Il avait toujours su probablement. Ça ne marcherait jamais avec du sang de rat.
Les films mentaient. Ou il les avait mal compris. Ou il était juste fou.
Un sanglot monta dans sa gorge. Il le ravala.
Non. NON.
Il secoua la tête violemment. Ce n’était pas fini. Pas encore. Il y avait une autre possibilité.
Du sang humain.
La pensée explosa dans son esprit avec une clarté terrible. C’était ça depuis le début. Les rats n’avaient été qu’une étape. Un test. Une façon de s’approcher sans encore y aller vraiment. Il le savait depuis le début mais il avait eu peur. Peur de quoi exactement, il n’aurait pas su dire. Peur de réussir peut-être.
Lucas se leva. Chancela légèrement. La tête qui tournait. Déshydratation. Épuisement. Il marcha vers l’entrée du terrain vague. Vers la rue. Cherchant.
Quatre ombres
02h31. Quatre hommes sortirent de l’ombre. Lucas s’arrêta net. Ils venaient du nord. Démarche chaloupée. Regards vagues. SDF probablement. Dealers peut-être. Crackés sans doute. Ou tout ça à la fois.
Le premier était grand. Maigre. Barbe de plusieurs semaines. Manteau militaire troué. Il tenait une barre de fer. Le deuxième était plus petit. Sweat gris déchiré. Capuche relevée. Le troisième était trapu. Large d’épaules. Visage rougeaud. Il sentait l’alcool à trois mètres. Le quatrième restait légèrement en retrait. Plus jeune. Silencieux.
Ils s’arrêtèrent à cinq mètres de Lucas. Le grand maigre le regarda de haut en bas. Ses yeux s’attardèrent sur le sang séché. Sur les cadavres de rats visibles derrière Lucas.
« Putain c’est quoi ce bordel ? »
Lucas ne répondit pas. Il les regardait. Calculait. Quatre contre un. Mais ils étaient ivres. Lents peut-être. Et il avait besoin de sang.
Le petit au sweat gris pointa du doigt les rats morts. « Mec t’as tué des rats ? »
Lucas hocha la tête doucement.
« Pourquoi ? »
Silence.
Le grand maigre s’avança d’un pas. La barre de fer pendait le long de sa jambe. « T’es bizarre toi. T’as une gueule de malade. »
Il se tourna vers ses compagnons. « Regardez-moi cette tête. On dirait un zombie. »
Rires. Gras. Avinés.
« T’as de la thune sur toi ? »
Lucas secoua la tête.
« Menteur. On a besoin de ta thune. File-nous ce que t’as. »
Lucas fit un pas en arrière. Ses mains se crispèrent. Il savait comment ça allait se terminer. Il le voyait dans leurs yeux. La violence gratuite qui couvait. L’ennui transformé en cruauté.
Mais peut-être que c’était ce qui devait arriver. Peut-être que c’était écrit depuis le début.
Le grand maigre leva la barre de fer. La lumière lointaine d’un lampadaire se refléta sur le métal.
« Dernière chance. »
Lucas regarda autour de lui. Les formes avaient formé un cercle complet maintenant. Des centaines. Toutes immobiles. Toutes figées dans la même expression. Attente.
Elles attendaient.
Il comprit soudain. Ce n’était pas lui qui chassait. C’était lui qui était chassé. Depuis le début. Depuis toujours.
Lucas sourit. Du sang séché craqua sur ses lèvres.
Coquille d’œuf
02h34. La barre de fer toucha l’épaule gauche de Lucas. Douleur blanche, craquement sec, clavicule brisée. Il tomba à genoux.
Les coups continuaient. Il ne les comptait plus, ne les anticipait plus, son corps les recevait comme des informations lointaines qui arrivaient avec un temps de retard, comme si la distance entre la douleur et lui s’agrandissait à chaque impact, comme si quelque chose en lui avait décidé de partir avant que ce soit fini.
La barre s’abattit sur sa main droite. Métacarpiens éclatés. Lucas sentit quelque chose céder dans sa cage thoracique. Des côtes. Plusieurs. L’air entrait mais ressortait avec un sifflement mouillé.
Le grand maigre s’arrêta, essoufflé. Regarda Lucas recroquevillé sur le sol.
« Il bouge encore. »
Le petit au sweat gris se pencha. Regarda de plus près.
« Sa peau. Putain regarde sa peau. »
Sous les coups, la peau de Lucas se détachait. Pas juste les plaques squameuses. La peau elle-même. Grandes plaques blanches qui se décollaient comme du papier peint mouillé arraché d’un mur. Elles révélaient la peau neuve en dessous. Rouge vif. À vif. Brillante. Sans protection.
Le grand maigre recula d’un pas. « Putain c’est quoi ce bordel ? »
Le trapu donna un nouveau coup de pied dans le thorax. Lucas cracha. Du sang jaillit de sa bouche. Bulles rouges qui éclataient. Avec les bulles, une dent tomba.
Le petit au sweat gris vomit soudainement. Se détourna. Main contre la bouche.
« Mec c’est dégueulasse. Arrêtez. »
Mais le grand maigre ne l’écoutait pas. Il frappa de nouveau. La barre toucha le crâne.
CRAC.
Fin. Délicat. Comme une coquille d’œuf.
Lucas sentit la fissure se propager dans son crâne. Le sang coula dans ses yeux. Chaud. Épais. Collant. Sa vision devint rouge.
Les coups continuaient. Cinquième. Sixième. Septième. Il ne les sentait presque plus vraiment. Son cerveau coupait les signaux. Mode survie. Shutdown progressif.
Il flottait maintenant. Sa conscience se détachait. S’élevait au-dessus de la scène. Il se voyait de l’extérieur. Un corps recroquevillé sur le béton froid. Quatre hommes qui le frappaient méthodiquement. Barre de fer qui montait et descendait.
Le corps ne bougeait presque plus. Juste des spasmes réflexes. Pas de résistance. Pas de cris. Juste des gargouillis mouillés de plus en plus faibles.
Les formes regardaient. Des centaines, peut-être des milliers. Il les voyait toutes. Elles remplissaient le terrain vague. Cercles concentriques qui s’étendaient jusqu’aux limites de sa vision. Toutes immobiles. Toutes avec cette même expression figée. Neutre. Patiente. Comme si tout cela avait toujours été prévu.
Le grand maigre s’arrêta finalement. Essoufflé.
« Il bouge plus. »
Le trapu se pencha. « Mort ? »
« J’sais pas. On se casse. »
Le quatrième, celui qui n’avait rien dit, sortit de l’ombre pour la première fois. Regarda le corps immobile.
« Et s’il parle ? »
Le grand maigre regarda Lucas une dernière fois. « Il parlera pas. Regarde-le. »
Ils regardèrent. Le corps était méconnaissable. Amas de chair brisée. Os sortant par endroits. Peau détachée. Sang partout.
« Allez, on se tire. »
Des pas qui s’éloignaient. Quatre silhouettes qui disparaissaient dans la brume. Le bruit de leurs chaussures sur le gravier qui s’estompait graduellement.
Le silence vint ensuite. Juste le grondement lointain du périphérique. Le ploc ploc ploc de l’eau qui gouttait quelque part. Et la respiration de Lucas. Sifflante. Irrégulière. Chaque inspiration était un gargouillis mouillé.
Il était allongé sur le béton froid. Joue contre le sol. Goût du béton mélangé au sang. Sa respiration ralentissait. Son cœur cognait irrégulièrement. En train de lâcher.
Maman
02h47. Lucas fixait le ciel. Noir total. Pas d’étoiles. Juste le halo orange de la pollution lumineuse. Juste la brume qui montait, épaisse, enveloppant tout.
Les formes s’étaient rapprochées. Elles formaient maintenant un cercle parfait à deux mètres de lui. Immobiles. Visages identiques. Son visage pourri multiplié à l’infini.
Il essaya de les compter. Un. Deux. Trois. Douze. Vingt-quatre. Il perdait le compte. Mais il arriva à un total.
Trente-sept.
Même nombre que les fissures du plafond de son studio.
Les pensées fragmentées traversaient sa conscience comme des éclairs. Déconnectées. Sans suite logique. Mais avec une clarté étrange.
Martyrs. Anna. La transcendance.
Eli. Piscine. Massacre.
Inside. Sourire. Immortalité.
Maman. Hôpital. Sang.
Il avait huit ans. Couloir blanc. Poche de sang suspendue. Rouge sombre, presque noir. Liquide épais qui bougeait quand quelqu’un passait. Vivant.
Il avait cru que le sang pouvait sauver. Qu’il suffisait d’assez de sang. Qu’il y avait une quantité magique qui inverserait tout. Qui transformerait la mort en vie.
Il avait eu tort. Ou peut-être…
Nouvelle pensée. Fragile. Presque une question.
Il faut juste laisser faire. Ne pas résister.
Anna n’avait pas résisté. Eli n’était pas devenue vampire en résistant. Elle avait laissé l’ancienne nature mourir. Avait laissé quelque chose d’autre émerger.
Peut-être que la mort est la transformation.
Il cessa alors de résister. Cessa de lutter. Laissa son corps faire ce qu’il voulait faire depuis des mois. Depuis peut-être toujours.
Mourir.
Sa respiration ralentit encore. Quatre inspirations par minute. Trois. Deux. Son cœur bégayait. Battements de plus en plus espacés. Sa vision se rétrécissait. Tunnel noir qui se refermait.
Un mot sortit. Presque inaudible. Dernier son humain.
« Maman. »
Il sentit ensuite quelque chose. Une main. Chaude. Vivante. Sur son épaule fracassée. La douleur explosa de nouveau. Blanche. Aveuglante.
Il tourna la tête. Mouvement minuscule. Deux centimètres peut-être. Mais suffisant.
Il vit une silhouette. Réelle cette fois. Pas translucide. Quelqu’un de vivant. Quelqu’un de chair et de sang.
Il cligna des yeux. La vision se clarifia légèrement.
Une fille. Agenouillée à côté de lui. Capuche relevée. Visage dans l’ombre. Il la reconnut. Le tatouage. Sur sa nuque. Visible quand elle se pencha. Petite étoile noire. Cinq branches. Propre. Net.
La fille. Celle de juillet.
Leurs yeux se croisèrent. Lucas vit ce qu’il n’avait pas vu en juillet. Les mêmes plaques. Les mêmes cernes violets. Le même crâne rasé. Le même corps qui se défaisait.
Quatre mois. Elle avait tout développé en quatre mois.
Lucas essaya de parler. Mais sa mâchoire brisée ne produisit qu’un gargouillis. La fille comprit quand même. Elle hocha la tête doucement.
« Tu m’as donné ça. »
Elle toucha sa gorge. Là où ses dents avaient glissé en juillet. Cicatrice de trois centimètres. Rose vif. Jamais totalement guérie.
« Cette nuit. Ta bouche sur ma gorge. »
Elle retroussa sa manche. Doucement. Montra son avant-bras. Les plaques. Identiques à celles de Lucas. Rouges. Squameuses.
« Après, elles sont venues. Les ombres. »
Lucas comprit. Les formes. Elle les voyait aussi.
Elle baissa sa manche. Le regarda dans les yeux.
« Tu m’as contaminée. »
Le mot flotta entre eux.
La fille sortit un couteau. Petit. Lame de huit centimètres. Manche noir. Elle le tint fermement. Sans trembler.
« Maintenant je finis ce que t’as commencé. »
Lucas comprit. La boucle. Le cycle. Il avait mordu la fille. Raté. Mais la salive avait suffi. Le contact avait suffi. L’intention avait suffi. Contamination. Maintenant elle allait le mordre. Réussir là où il avait échoué.
Lucas ne résista pas. Son corps était brisé. Immobile. À peine vivant. Mais il n’essaya même pas. Parce que c’était juste. C’était logique. C’était la fin appropriée.
Il ferma les yeux. Pensa une dernière fois à sa mère. Aux films. À la transcendance.
La fille se pencha sur lui. Il sentit son souffle sur sa gorge. Chaud. Vivant d’une manière qu’il ne l’était plus.
La lame du couteau toucha sa peau. Froide. Précise. Juste au-dessus de la carotide.
Elle appuya. La lame perça la peau. S’enfonça. Toucha l’artère. Le sang jaillit. Pas en jet puissant. Son cœur était trop faible maintenant. Juste un flux régulier. Rouge sombre. Presque noir.
La fille approcha sa bouche. Ses lèvres touchèrent la plaie.
Lucas sentit l’aspiration. La succion. Elle buvait. Vraiment buvait. Avalait son sang avec de petits bruits mouillés.
Il garda les yeux fermés. Attendit. Attendit que quelque chose se passe. Que la transformation commence enfin.
Mais il n’y avait rien. Juste le froid qui montait. Des extrémités vers le centre. Juste l’obscurité qui grandissait. Juste le silence qui s’installait.
Sa dernière pensée fut simple. Claire. Définitive.
Les films ont menti.
Plus rien ensuite. Noir total. Fin du point de vue de Lucas Bernier.
2024-11-RDC-447
22 novembre 2024. Trois jours après, un matin de novembre inhabituellement froid, un égoutier nommé Henri Rousseau descendit dans les tunnels sous Porte de la Chapelle pour une inspection de routine. Section D-47. Collecteur principal.
Mais l’odeur n’était pas normale. Rousseau avait vingt-trois ans d’expérience. Il connaissait les odeurs des égouts. Mais cette odeur était différente. Sucrée. Écœurante. Avec une note métallique en dessous.
Il le vit alors. Coincé contre la grille de filtrage. Flottant. Gonflé par trois jours d’immersion. Un bras. Humain. Adulte. Chair boursouflée, saturée d’eau. La peau se détachait par plaques entières. Flottait dans l’eau autour du bras comme des algues mortes. Révélait la chair en dessous. Rose. Spongieuse.
Rousseau appela immédiatement la permanence.
Quarante minutes après, l’équipe de récupération arrivait. Deux plongeurs. Trois techniciens de scène de crime. Un médecin légiste. Ils récupérèrent le bras. En élargissant la recherche, ils trouvèrent d’autres morceaux. Un torse. Ruptures multiples. Une jambe. Rotule explosée. Des fragments. Crâne fissuré. Mâchoire brisée avec seulement dix-huit dents restantes.
L’équipe ne trouva jamais toutes les parties. Le système d’égouts de Paris s’étend sur 2400 kilomètres. Certains morceaux avaient probablement déjà atteint la Seine.
Assez de morceaux furent récupérés. Assez pour l’identification.
ADN prélevé sur le torse. Comparé aux bases de données. Résultat en quatre jours.
Lucas Bernier. Né en 1997. Vingt-sept ans. Dernière adresse connue : studio au sixième étage, Belleville.
L’enquête fut assignée au lieutenant Lemaire. Quarante-huit ans. Vingt ans de carrière. Visage fatigué de quelqu’un qui a trop vu. Il examina le rapport d’autopsie.
RAPPORT D’AUTOPSIE PRÉLIMINAIRE
Sujet : Bernier, Lucas. Mâle, 27 ans.
Observations : Maigreur extrême. Poids estimé ante-mortem : 45-47 kg pour 175 cm. Alopécie sévère. Lésions dermatologiques étendues compatibles avec dermatose exfoliative sévère non traitée. Perte dentaire avancée. 14 dents absentes.
Traumatismes ante-mortem : rupture clavicule gauche, ruptures costales multiples dont une perforante, fissure crânienne, éclatement rotule gauche.
Cause du décès : choc hémorragique secondaire à traumatismes multiples contondants.
Manière : HOMICIDE
Lemaire referma le dossier. Alluma une cigarette malgré l’interdiction dans les bureaux.
Homicide. Évident. Mais les détails étaient troublants. L’état de santé de la victime. Comme quelqu’un qui s’était délibérément laissé se décomposer vivant.
Lemaire organisa les recherches. Équipe de trois enquêteurs. Ils trouvèrent la scène de crime en deux heures. Derrière un conteneur renversé. Tache de sang séché sur le béton. Grande. Deux mètres carrés. Presque noire maintenant. Autour, les traces. Empreintes de chaussures. Quatre paires différentes. Du papier collant jaune. Lidl. Disposé en rectangles. Pièges à rats. Cinq rats morts. Marques de morsures humaines sur plusieurs d’entre eux. Et des dents. Trois dents humaines. Éparpillées dans la saleté.
« Chef, venez voir ça. »
L’enquêteur Moreau était accroupi près d’un piège vide. Il pointait du doigt quelque chose sur le béton. Une empreinte. Partielle. Dans le sang séché. Pas une chaussure. Une main. Paume. Doigts écartés. Presque décorative dans la disposition des doigts.
Et autre chose troublait Lemaire. La température. Les techniciens avaient mesuré. Température ambiante : 4°C. Normal pour novembre. Mais la tache de sang était encore légèrement tiède quand ils l’avaient trouvée. Trois jours après les faits.
« Erreur de mesure, » décida Lemaire. « Ou le soleil qui a chauffé le béton. »
Mais il faisait gris depuis une semaine. Pas de soleil.
Il nota quand même. Anomalie thermique. À vérifier.
Lemaire interrogea les habitants du quartier. Personne n’avait rien vu. Ou personne ne voulait parler.
Sauf un. Un vieux clochard qui dormait dans un autre conteneur à cinquante mètres.
« J’ai entendu des bruits. Comme quelqu’un qui étouffe. Ça a duré longtemps. Puis plus rien. »
« Vous avez vu quelque chose ? »
« Non. J’suis pas sorti. On sort pas quand on entend des trucs comme ça. »
Le lendemain, Lemaire retourna à l’adresse de la victime. Appartement 23. Mme Rousseau. 67 ans. Retraitée. Elle ouvrit avec une chaîne de sécurité.
« Des ombres. Dans son appartement. Plusieurs. Elles bougeaient. Derrière sa fenêtre. Le soir. Dix. Vingt. Peut-être plus. Toutes immobiles. Comme si elles le regardaient. »
Lemaire nota. « Et la nuit du 19 novembre ? »
Son regard se perdit. « J’ai entendu des voix. Beaucoup de voix. Comme des murmures. Ça venait de chez lui. Mais quand j’ai regardé, il était seul. Toujours seul. »
Lemaire referma son carnet. Nota : Témoin âgée. Fiabilité incertaine. Vérifier état mental.
Trois semaines après la découverte, les résultats finaux du laboratoire arrivèrent.
ANALYSES COMPLÉMENTAIRES – 15 décembre 2024
Anomalie thermique : réévaluation effectuée. Ensoleillement partiel 21-22 novembre malgré couverture nuageuse. Température béton compatible avec exposition solaire intermittente. Conclusion : anomalie thermique probable erreur de mesure. Non reconduite.
Témoignage Mme Rousseau : vérification dossier médical. Patiente traitée pour Alzheimer débutant. Hallucinations visuelles documentées depuis 18 mois. Conclusion : témoignage non fiable.
Comportement victime : consultation psychiatre légiste Dr. Marchant. « Comportement décrit cohérent avec psychose non traitée. Diagnostic rétrospectif : psychose toxique amphétaminique avec éléments dissociatifs. Patient croyait probablement vivre transformation décrite dans films d’horreur. Tragédie psychiatrique classique. »
Lemaire referma le dossier. Tout s’expliquait finalement. Pas de mystère. Pas d’anomalie réelle. Juste un jeune homme malade. Très malade. Qui avait sombré dans la folie. Et qui était mort dans la violence.
Une tragédie. Rien de plus.
Le dossier remonta la hiérarchie. Redescendit avec une note manuscrite : « Dossier maintenu ouvert. Ressources limitées aux cas avec éléments probants exploitables. »
Lemaire rangea le dossier dans l’armoire. Référence 2024-11-RDC-447. Entre 446 et 448. Juste un numéro parmi des milliers.
Lucas Bernier devenait une ligne dans un tableur. Un corps non réclamé. Une histoire en suspens.
Le studio fut vidé. RSA coupé. Possessions jetées. Les trois cent trente-trois DVD vendus en lot à un brocanteur pour quinze euros. Lui les revendit un par un ensuite. Cinq euros pièce. Ils se dispersèrent dans Paris. Achetés par des inconnus. Regardés.
Peut-être que certains…
Les carnets furent brûlés avec les ordures. Les dents sur l’étagère balayées avec la poussière.
La police avait retrouvé trace de son père en banlieue ouest. L’homme avait été contacté par téléphone.
« Ce n’est pas mon fils. »
« Monsieur, l’ADN… »
« Mon fils est mort il y a longtemps. Ce corps, je ne le connais pas. »
Il avait raccroché. Rappelé une heure après. Dit qu’il ne viendrait pas. Qu’il n’avait plus de fils depuis des années déjà.
Le corps fut incinéré selon la procédure standard. Cendres déposées dans un columbarium municipal. Plaque anonyme. Juste un numéro.
Lucas Bernier avait disparu. Effacé. Comme s’il n’avait jamais existé.
Cinq DVD
Deux mois après la mort de Lucas. La fille au tatouage d’étoile était toujours vivante.
Un samedi soir de janvier. 23h15. Terrain vague de Porte de la Chapelle. Le froid était mordant. Moins cinq degrés. Le gel craquait sous les pieds.
Une silhouette marchait dans la brume. Grande. Masculine. Quarante ans peut-être. Pardessus long noir. Démarche assurée. Un client. Il venait du métro. Ligne 12. Terminus. À pied ensuite. Cinquième fois qu’il venait ici. Toujours le même rituel. Toujours le même endroit.
Une fille l’attendait. Vingt-deux ans. Tatouage d’étoile noire sur la nuque. Cheveux rasés courts. Visage dans l’ombre de la capuche.
Elle sourit quand il approcha.
« Combien ? »
« Cent. »
« Cinquante. »
« Soixante-dix. Dernier prix. »
Il hésita. Hocha la tête. Sortit les billets. Les lui tendit. Elle les compta rapidement. Les glissa dans sa poche.
« Derrière. »
Elle le guida derrière le conteneur. Zone d’ombre. Invisible depuis la rue.
L’homme commença à déboutonner son pantalon. La fille se tenait devant lui. Immobile. Le regardant.
Elle sortit ensuite le couteau. Le même couteau. Lame de huit centimètres.
L’homme la vit. Fronça les sourcils.
« Qu’est-ce que… »
Elle frappa. Vite. Précis. La lame s’enfonça dans son ventre. Sous les côtes. Vers le haut. L’homme cria. Essaya de reculer. Mais elle tenait le couteau fermement. Enfonçait. Tournait. Il tomba à genoux. Mains sur son ventre. Sang qui coulait entre ses doigts.
« Pourquoi… ? »
La fille ne répondit pas. Elle retira le couteau. Frappa de nouveau. Cette fois la gorge. La carotide. Le sang jaillit. Rouge vif. Artériel.
L’homme s’effondra. Convulsions. La fille attendit. Immobile. Le regardant mourir.
Quand il cessa de bouger, elle se pencha. Approcha sa bouche de la plaie à la gorge. Et but. Longuement.
Quand elle se redressa, sa bouche était couverte de sang. Elle l’essuya du revers de la main. Sourit.
Autour d’elle, dans l’ombre, des formes apparaissaient. Une. Deux. Dix. Vingt. Translucides. Visages identiques. Même expression figée. Elles formaient un cercle. Observant. Attendant.
La fille regarda autour d’elle. Les vit. Hocha la tête doucement.
Elle se releva. Marcha vers la sortie du terrain vague. Laissant le corps derrière elle.
Dans quelques heures, quelqu’un le trouverait. Peut-être un SDF. Un promeneur matinal. Ou personne pendant des jours. Le corps serait découvert finalement. Identifié peut-être. Enquête ouverte. Classée probablement ensuite. Encore un mort du terrain vague. Encore un cas sans suite.
La fille marcha jusqu’au métro. Ligne 12. Direction Mairie d’Issy.
Dans le wagon, elle regarda son reflet dans la vitre noire du tunnel. Les plaques rouges sur ses joues avaient grandi. La peau se détachait par lambeaux. Ses cheveux continuaient de tomber. Elle avait perdu trois dents la semaine dernière.
Son corps se détruisait.
Mais elle souriait quand même.
Le métro s’enfonça dans le tunnel. L’obscurité l’avala.
Et quelque part dans Paris, dans un autre quartier, un jeune homme rentrait chez lui avec un sac plastique. À l’intérieur : cinq DVD achetés chez un brocanteur. Lot soldé. Les titres l’avaient intrigué.
Martyrs. Inside. Let The Right One In. Possession. Videodrome.
Il ne savait pas encore.
Mais il saurait bientôt.
Le cycle continuait. Toujours.
FIN
