Jérôme a quarante-cinq ans. Pendant vingt ans, il a été commercial. Bon commercial. Le genre qui retient les prénoms, qui offre le café, qui sourit même quand ça va mal.
Puis un jour, il a décidé de se rendre utile autrement. Il a acheté un amplificateur d’occasion et un micro sans fil. Appris des chansons que les vieux aiment bien. Tino Rossi. Dario Moreno. Les classiques.
Il croit que ça les aide. Que les résidents l’attendent. Que la musique répare les solitudes. Au fond, Jérôme croit beaucoup de choses. Mais il n’a aucune idée de ce qui se trouve dans la Chambre 24.
I. Lundi, 14h30
Le nouveau s’appelle Jérôme. Anne le déteste avant même qu’il ouvre la bouche.
Elle le voit entrer dans la salle commune de l’EHPAD 3ème Chance. Il porte son amplificateur portable calé sous le bras gauche, son micro sans fil dans la main droite. Et ce sourire trop large. Celui des gens qui ont besoin qu’on les trouve gentils.
Il a quarante-cinq ans, peut-être cinquante. Difficile à dire avec ces hommes qui s’accrochent à leur jeunesse comme à une bouée de sauvetage trouée. Son pull bleu marine arbore un renne brodé. Le genre de pull qu’on achète en se disant que ça fait accessible et chaleureux. Alors que c’est juste pathétique.
Sous la table, Francine serre la main d’Anne. Fort. Comme elle le fait toujours quand on l’agace. D’ailleurs, tout l’agace.
« Regarde-moi ce spécimen », murmure Francine.
Dans sa voix résonne ce mépris aristocratique qu’elle a cultivé pendant quarante ans comme infirmière-chef à la Salpêtrière. Un mépris qui cache en réalité une lucidité terrifiante sur la nature humaine. Car Francine n’a jamais eu peur de rien ni de personne. Elle a tenu tête à des médecins arrogants et à des patients violents. Elle a regardé la mort en face des milliers de fois. Et chaque fois, elle lui a dit « pas encore, pas aujourd’hui ».
Le fauteuil motorisé de Francine porte une étiquette plastifiée sur le dossier. Comme tous les équipements de l’établissement. Anne ne la lit jamais. Elle connaît Francine par cœur : son visage sévère qui s’adoucit seulement pour elle, sa voix tranchante qui devient murmure quand elles sont seules.
Trois fois déjà, Francine a sauvé Anne. D’abord de Mélanie l’aide-soignante aux ongles violets, qui la changeait rideau ouvert en parlant de sa soirée du samedi. Ensuite du Dr Prost, qui voulait augmenter ses anxiolytiques parce qu’Anne « semblait agitée ». Mais surtout de la solitude. Cette solitude qui ronge de l’intérieur comme un cancer invisible.
Mélanie passe justement avec le chariot de médicaments.
« Bonjour Madame Mercier ! Bonjour Madame Lantier ! »
Francine ne répond pas. Elle ne tourne même pas la tête. Mélanie n’insiste pas, elle a l’habitude. Certains résidents ne parlent qu’à ceux qu’ils ont choisis. Or Francine n’a choisi qu’Anne.
« Bonjour à tous ! »
La voix de Jérôme résonne avec une jovialité forcée. Quelque chose grince dans la poitrine d’Anne.
« Je m’appelle Jérôme Michaud, et je viens vous apporter un peu de musique dans ce bel après-midi d’automne ! »
Quatorze visages le regardent sans expression. Ces quatorze visages ont vu passer trop de Jérôme Michaud dans leur existence. Bénévoles du dimanche qui viennent se racheter une conscience. Stagiaires obligés qui comptent les minutes. Petits-enfants culpabilisés qui restent dix minutes chrono montre en main.
À quatre-vingts ans, on ne croit plus à la joie. On ne croit plus aux promesses. On ne croit plus qu’à la routine implacable des médicaments à heures fixes. Et au sommeil qui tarde de plus en plus à venir.
« Qui aime la musique ? » demande Jérôme en brandissant son micro comme un trophée.
Personne ne répond. La question est idiote. Bien sûr qu’ils aiment la musique, tout le monde aime la musique. Cependant, ils n’aiment pas qu’on vienne la massacrer au nom de leur bonheur supposé.
Jérôme ne se démonte pas. Il branche son amplificateur dans la prise près de la fenêtre. Puis il ajuste son micro en tapotant dessus, poum poum poum. Comme s’il se préparait à un concert au Zénith et non à une animation pour vieux dans une salle qui sent le désinfectant industriel et la mort différée.
Puis il chante.
« Petit Papa Noël, quand tu descendras du ciel, avec tes jouets par milliers… »
Novembre. On est en novembre, bordel, pense Anne. Il reste encore six semaines avant Noël.
« Il est complètement débile », souffle Francine.
Cette fois, plus de mépris dans sa voix. Seulement une fascination horrifiée devant l’incompréhensible.
Pourtant, une chose étrange se produit. Monsieur Legrand, quatre rangs derrière elles, se met à fredonner. Ses mains tremblent perpétuellement à cause du Parkinson. Mais là, elles semblent trembler un peu moins. Comme si la chanson réussissait à calmer les neurones détraqués. Comme si la nostalgie apaisait le système nerveux.
Plus loin, Madame Rousseau sort un mouchoir de sa poche. Elle essuie discrètement une larme. Anne se demande à quoi elle pense. À ses enfants petits qui croyaient encore au Père Noël ? Un mari mort depuis longtemps ? Une vie qui existe désormais uniquement dans sa mémoire, comme un film qu’elle est la seule à pouvoir encore projeter ?
Anne regarde Jérôme. Et elle comprend une vérité terrible. Une vérité qui la glace bien plus que n’importe quelle méchanceté : il est sincère.
Il CROIT qu’il aide. Il en est convaincu. Convaincu qu’une chanson de Noël chantée faux en novembre peut effacer la peur de mourir seul. L’abandon des enfants qui ne viennent plus. L’odeur de pisse dans les couloirs que le désinfectant ne masque jamais complètement. Cette attente interminable de quelque chose qui ressemble à une fin mais qui n’arrive jamais. Comme si même la mort les avait oubliés.
II. Jeudi, 12h15
« Une cuillère pour moi, Mamie Anne. Allez, ouvrez grand. »
Anne détourne la tête. Elle fixe le mur beige de la salle à manger. Ce mur qu’elle connaît par cœur avec sa fissure en forme de fleuve. Partant du coin supérieur gauche, la fissure descend jusqu’à hauteur d’épaule. Millimètre par millimètre, année après année, elle s’agrandit. Seule chose dans cet endroit qui semble encore vivante. Capable de changement.
Non, Anne ne veut pas de cette purée de carottes réchauffée. Car elle a le goût du plastique du tupperware dans lequel on l’a conservée trop longtemps. De plus, elle ne veut pas de Jérôme assis à côté d’elle sur une chaise en plastique moulé, comme si elle était sa grand-mère. Ni de cette voix sirupeuse qui transforme quatre-vingt-sept ans d’existence en enfance inversée.
« Allez, faut manger, Mamie Anne. Sinon vous allez fondre, et on ne veut pas ça, hein ? »
Il rit. Trouve ça drôle.
Anne a envie de lui hurler qu’elle s’appelle Madame Mercier. Qu’elle porte ce nom de famille depuis soixante-deux ans. Depuis qu’elle a épousé Robert à la mairie du 13ème arrondissement. Un samedi pluvieux de 1962.
De l’autre côté de la table, Francine lève les yeux au ciel. Devant elle, pas d’assiette. Elle refuse de manger depuis des semaines.
« Elle n’a pas faim », répète Anne à chaque repas.
Les aides-soignantes hochent la tête avec ce sourire patient qu’elles réservent aux lubies des résidents.
Entre elles, pas besoin de parler pour se comprendre. Pas besoin de mots après presque quatre ans passés ensemble dans cet endroit. Quatre ans à partager cette table près de la fenêtre qui donne sur le parking. À regarder les voitures arriver le dimanche matin, apportant les visiteurs obligatoires. Puis repartir deux heures plus tard dans un soulagement presque palpable.
Jérôme se penche vers Francine en passant.
« Et vous, Madame Lantier, vous avez bon appétit aujourd’hui ? »
Francine ne lui accorde pas un regard.
« Elle ne parle pas aux inconnus », explique Anne.
Jérôme sourit, pas vexé. Puis il retourne vers sa mission de sauvetage alimentaire.
La cuillère s’approche encore de sa bouche. Quelque chose se fissure en elle. Un craquement minuscule et inaudible quelque part dans sa poitrine.
« Je ne veux pas », dit Anne.
Sa voix sort plus faible qu’elle ne le voudrait. Une voix de vieille femme qu’elle ne reconnaît pas toujours comme la sienne.
« Oh, ne faites pas la têtue, Mamie. Je sais que vous avez faim. J’entends votre ventre qui gargouille. »
Non, pense Anne. Une rage sourde commence à enfler en elle comme une mer montante. Il ne sait rien. Absolument rien. Il CROIT savoir, c’est plus facile que de vraiment écouter.
La cuillère touche ses lèvres. Anne serre les dents par réflexe. Mais Jérôme insiste doucement. Glisse le bout de la cuillère entre les lèvres closes.
Il y a de l’obscène dans ce geste. Un viol minuscule. Une invasion de son corps qu’elle n’a pas autorisée. Qu’elle ne peut pas empêcher. Elle a quatre-vingt-sept ans et pèse cinquante-deux kilos. Jérôme fait deux fois son poids. Elle est coincée ici. Prisonnière de son propre corps devenu geôle.
Elle ouvre la bouche. Avale.
La purée a le goût de la défaite. Ce goût amer et collant qui reste sur la langue longtemps après. Qui rappelle tous les moments où elle a dit oui alors qu’elle voulait hurler non. Tous les moments où elle a avalé sa vie au lieu de la vivre.
Jérôme rayonne de satisfaction. Comme si nourrir de force une vieille femme constituait une victoire digne d’être célébrée.
« Voilà ! C’est bien, Mamie Anne ! Vous voyez que ce n’était pas si terrible ? »
Il lui tapote la main avant de se lever. Anne sent la trace de sueur qu’il laisse sur sa peau parcheminée. Une trace chaude et moite qui la dégoûte. Qu’elle ne peut pas essuyer parce que ses mains tremblent trop.
Elle le regarde s’éloigner vers la cuisine. Son pull bleu marine avec le renne est déjà trempé sous les bras. Et elle pense à des choses qu’elle n’a jamais pensées de sa vie. Des violences qui l’effrayent et la galvanisent en même temps.
Après son départ, Francine parle. D’une voix très calme. Trop calme.
« Il faut faire quelque chose pour cet enfoiré. »
Anne ne répond pas immédiatement. Elle regarde par la fenêtre qui donne sur le parking. Trois voitures y sont garées, celles du personnel soignant qui change à 14h. Ce soir, elles partiront retrouver des maisons, des familles, des vies qui continuent.
« Anne. »
La voix de Francine est plus pressante maintenant.
« Tu m’écoutes ? »
Anne se tourne vers son amie. C’est là qu’elle voit ce regard que Francine a parfois. Ce regard qui lui faisait un peu peur au début de leur amitié. Avant qu’elle comprenne que c’était exactement ce dont elle avait besoin. Quelqu’un sans peur. Prête à aller jusqu’au bout.
« Qu’est-ce que tu veux que je fasse, Francine ? »
Anne entend le désespoir dans sa propre voix. Elle le déteste.
« J’ai quatre-vingt-sept ans. Ça fait cinq ans que je ne marche presque plus. À peine capable de tenir une cuillère sans trembler. Incapable de rien faire. Plus rien. »
Francine sourit alors. Un sourire rare qu’elle ne montre qu’à Anne. Celui qui dit qu’elle sait des choses que les autres ne savent pas.
« On verra, ma chérie. On verra ce que tu peux encore faire quand il le faudra vraiment. »
III. Mardi, 16h47
Anne passe devant la chambre 18 avec son déambulateur. Elle avance au rythme épuisant de trois pas par minute. Chaque mouvement est une négociation complexe entre ce qu’elle veut que son corps fasse et ce qu’il accepte réellement de faire.
La porte est entrouverte. Elle entend la voix de Jérôme. Différente cette fois. Dépouillée du vernis de jovialité forcée. Nue et brisée.
« Emma, s’il te plaît… Je sais. J’ai oublié ton anniversaire. Pour la troisième fois. Mais tu dois comprendre, j’étais débordé, le travail, et maintenant ici avec les résidents, ils ont tellement besoin de moi, je… »
Silence.
Puis, d’une voix qui se fissure : « Ne dis pas ça. Je t’aime. Emma ? Emma ! »
Anne s’arrête malgré elle. Une main sur le déambulateur, l’autre agrippée au mur pour garder l’équilibre. Elle sait qu’elle devrait continuer. Qu’écouter les conversations privées des gens n’est pas correct. Néanmoins, une force la cloue sur place. Peut-être la reconnaissance dans cette voix désespérée d’une douleur qu’elle connaît trop bien. Celle d’être abandonné par ceux qu’on aime le plus.
Elle entend le bruit sourd d’un téléphone qu’on repose brutalement. Puis des sanglots. Jérôme pleure. Ce ne sont pas de petites larmes discrètes mais de gros sanglots incontrôlables qui viennent du ventre.
Anne devrait avoir pitié. Du moins, elle le sait. Toutefois, à la place, elle sent un mélange étrange de satisfaction et de dégoût. Satisfaction : il souffre lui aussi. Dégoût : elle comprend maintenant qu’il les utilise. Qu’ils ne sont pas des personnes à ses yeux. Juste des miroirs qui lui renvoient l’image du type bien qu’il veut désespérément être.
Jérôme sort de la chambre et la voit.
Aussitôt, son visage change. Le désespoir s’efface comme on tire un rideau. Son sourire revient. Trop vite. Trop parfait. Comme un masque qu’on enfile par habitude.
« Mamie Anne ! Vous faites votre petite promenade ? C’est bien, c’est très bien ! Il faut bouger, c’est important à votre âge. »
Elle le regarde. Pour la première fois, elle ne voit plus Jérôme le bénévole gentil. Elle voit Jérôme l’homme désespéré qui s’accroche aux vieux comme on s’accroche à une bouée dans un naufrage.
« Attendez, je vous accompagne », dit-il en se plaçant à côté d’elle.
Trop près. Toujours trop près.
Anne sent son eau de toilette bon marché mêlée à la sueur. Elle sent son besoin qui pue comme une plaie ouverte. Ce besoin d’être aimé, d’être utile, de compter.
« Vous avez de la famille, Mamie Anne ? Des enfants qui viennent vous voir ? »
« Un fils. À Lyon. »
Elle ne dit pas que Patrick ne vient plus depuis deux ans. Ni qu’il appelle une fois par mois par culpabilité, sept minutes chrono.
« Il vient souvent ? » insiste Jérôme.
« Non », dit-elle simplement.
Le mot reste suspendu entre eux. Comme une accusation.
Jérôme hoche la tête avec componction. Il fait mine de comprendre.
« C’est dur, hein. Les enfants oublient. Ils ont leur vie, leurs soucis. Mais nous, on ne vous oublie pas, Mamie Anne. Nous, on est là. »
Anne s’arrête devant sa chambre. Elle dit d’une voix qu’elle veut ferme : « Je suis fatiguée. »
Plus tard, quand le soir tombe et que les couloirs se vident, Francine est là.
Son fauteuil est près du lit d’Anne. Comme toujours.
Elle prend la main d’Anne sans rien dire pendant un long moment. Leurs silences sont aussi riches que les conversations des autres. Parfois plus.
« Sa fille ne lui parle plus », dit finalement Francine.
Ce n’est pas une question.
« Comment tu sais tout ça ? » demande Anne.
Francine sourit. De ce sourire qui n’a rien de chaleureux mais qui est honnête au moins.
« J’écoute. Les gens parlent trop près des vieux. Ils nous croient sourds, ou morts déjà, ou tellement gâteux que nos oreilles ne fonctionnent plus. Mais moi j’écoute. Depuis quarante ans. »
« Il n’est pas méchant, Francine. Il est juste… perdu. »
« Justement », dit Francine. « Les méchants, on sait quoi en penser. Mais lui ? Il te force à te sentir coupable de le détester. »
IV. Jeudi, 15h
Quand Jérôme commence à chanter Si tu vas à Rio, quelque chose se brise dans le monde d’Anne.
Dario Moreno. La voix chaude qui sent le soleil et la mer et les promesses. Autrefois, cette voix habitait les dimanches de son existence avec Robert.
Ces dimanches sacrés où ils sortaient la platine Teppaz rouge cerise achetée d’occasion six mois après leur mariage. Où ils dansaient dans la cuisine du deux-pièces de Belleville pendant que les enfants dormaient. Où le monde se réduisait à l’espace entre leurs deux corps.
Mais ce que fait Jérôme n’a rien à voir avec ça.
Il massacre la chanson avec ses notes fausses et son sourire d’animateur de centre aéré. Le sacré devient divertissement pour vieux qui s’ennuient. Les souvenirs d’Anne sont profanés comme si c’était son droit. Ce n’est pas de la nostalgie. C’est l’endroit où Robert existe encore. Le seul endroit. Le dernier. Là où ils dansent toujours dans la cuisine de Belleville, où ses mains à lui tiennent encore sa taille à elle, où le temps n’a pas encore volé cinquante-trois ans de mariage. Et Jérôme piétine cet endroit avec ses semelles boueuses. Il transforme le sacré en karaoké. Il tue Robert une deuxième fois.
Anne se mord l’intérieur de la joue jusqu’à sentir le goût du sang. Ce goût métallique se mêle à la bile qui monte dans sa gorge.
À côté d’elle, Francine se penche. Elle murmure d’une voix qui ressemble à du miel versé dans une plaie ouverte :
« Tu vois ? Tu vois comment il souille tout ? Comment il prend ce qui est à toi, ce qui est à vous, et le transforme en rien, en divertissement jetable, en nostalgie de supermarché ? »
Anne voit. Mon Dieu, comme elle voit.
Après la chanson, Jérôme vient s’asseoir près d’elle. Tout transpirant de son effort médiocre. Rayonnant de cette satisfaction du devoir accompli qui donne envie de hurler.
« Ça vous a plu, Mamie Anne ? Vous avez les larmes aux yeux ! Je savais que ça vous toucherait. C’est beau, hein, ces vieilles chansons ? »
Il pose sa main sur la sienne. Cette main chaude et moite qui laisse une trace de sueur. Anne sent quelque chose en elle se figer puis se durcir. Du métal qu’on trempe.
Elle ne peut pas parler. Si elle ouvre la bouche, elle va vomir ou hurler ou les deux.
Alors elle reste silencieuse. Elle laisse Jérôme tapoter sa main et dire des conneries sur le pouvoir de la musique et les beaux souvenirs. Pendant ce temps, elle compte les secondes jusqu’à ce qu’il se lève enfin et retourne vers son amplificateur.
Il la laisse seule avec sa rage et ses larmes. Des larmes qui ne sont pas des larmes d’émotion heureuse mais des larmes de deuil.
Francine attend qu’il soit parti pour dire, très calmement :
« Il faut l’arrêter. »
Ce n’est plus une suggestion. C’est un impératif catégorique.
« Comment ? » demande Anne.
Sa voix sort rauque, cassée.
Francine sourit. Ce n’est pas un sourire chaleureux. C’est un sourire de chasseur.
« Laisse-moi réfléchir, ma chérie. Laisse-moi juste un peu de temps. »
V. Quatre ans plus tôt — 7 novembre 2020, 2h34
Anne se réveille parce que quelque chose ne va pas. La texture même de la nuit ne ressemble pas aux autres nuits. L’air lui-même semble plus épais, plus difficile à respirer.
Elle tend l’oreille dans le noir de sa chambre. Des pas rapides dans le couloir. Plusieurs personnes qui courent. Des voix étouffées, urgentes. Puis le bruit sourd d’une porte qui claque.
Anne sait. Avec une certitude qui lui glace le sang jusqu’aux os. Sans avoir besoin qu’on le lui dise.
Elle sort du lit sans réfléchir. Ses jambes tremblent tellement qu’elle doit s’accrocher au montant pour ne pas tomber. Elle attrape son déambulateur avec des gestes mécaniques.
Le fauteuil de Francine n’est pas là. Son absence creuse un trou dans le monde.
Le couloir est désespérément vide. Mais il y a de la lumière sous la porte de la chambre 24.
Anne avance avec cette lenteur horrible qui fait de chaque pas une éternité. Elle arrive devant la porte. Frappe doucement.
« Francine ? »
Rien ne répond. Juste ce silence épais qui a le poids de l’irréversible.
Anne pousse la porte. Elle s’ouvre sans résistance.
Et elle voit.
Francine est là. Sur le sol entre le lit et la commode.
Ce que voit Anne n’est plus Francine. C’est ce qui reste quand quelqu’un n’est plus là. La coquille vide. Abandonnée.
Le corps est tordu dans une position impossible. Francine n’est pas partie doucement dans son sommeil. Elle s’est battue jusqu’au bout contre ce qui venait la chercher. Jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus rien.
Le bras droit est tendu vers le bouton d’appel sur le mur. Les doigts recroquevillés dans un geste de supplication gelé pour l’éternité.
Anne calcule machinalement la distance. Quinze centimètres. C’est tout ce qui séparait les doigts du bouton.
La bouche est ouverte sur un cri que personne n’a entendu. Les yeux sont ouverts aussi. Fixes. Vitreux. Regardant au-delà du plafond taché d’humidité.
Une rigole de bave a séché sur la joue gauche. Elle trace une ligne claire dans la poudre de riz que Francine mettait tous les matins avec un soin méticuleux. Parce qu’elle disait qu’on ne devait pas abandonner la coquetterie.
Anne reste immobile dans l’embrasure de la porte. Finalement, sans choix, le corps commandant même quand l’esprit refuse, elle avance dans la chambre.
Elle s’agenouille près du corps. Ça prend une éternité.
Anne prend la main de Francine dans la sienne. Une main qu’elle a tenue des centaines de fois pendant quatre ans. Une main qui répondait toujours à la pression.
Mais maintenant, la main de Francine ne répond plus.
Anne sent quelque chose se briser en elle. Une cassure définitive.
Elle reste là. Agenouillée sur le lino glacé. Tenant la main morte de son amie. Elle ne pleure pas encore. Pas pour de bon.
Pleurer, c’est accepter. Or elle n’est pas prête.
Soudain, elle voit le Post-it jaune sur la table de nuit.
Son cœur s’arrête quand elle reconnaît l’écriture de Francine. Cette écriture élégante qui trahit maintenant le tremblement des derniers moments.
Elle prend le papier d’une main tremblante. Lit les mots qui dansent devant ses yeux embués.
Ne me laisse pas seule.
Ces cinq mots la transpercent comme une lame.
Anne plie le papier avec des gestes mécaniques. Le glisse dans la poche de sa chemise de nuit. Là, il brûle contre sa peau comme un tison.
Sans se retourner, elle sort de la chambre.
Elle retourne dans sa propre chambre comme un somnambule. Referme la porte derrière elle. Se recouche tout habillée dans le noir. Fixant le plafond avec une intensité qui devrait y percer un trou.
À 3h17 exactement, elle entend la sirène de l’ambulance qui arrive trop tard. Comme d’habitude.
Puis le moteur démarre. Les feux rouges de l’ambulance s’éloignent à travers les rideaux fins. Deux points rouges qui deviennent des points minuscules puis disparaissent dans la nuit.
Anne continue de fixer le plafond.
Francine n’est pas morte, se dit Anne. Francine ne peut pas être morte. Elle va revenir bientôt. C’est ce qu’elle a promis : « Je ne te laisserai jamais seule, ma chérie. Je serai là, même quand tu croiras que je ne suis plus là. »
Et Anne choisit de croire à cette promesse. Même si tous les faits lui hurlent qu’elle se ment à elle-même. Elle choisit de croire parce que l’alternative c’est la solitude jusqu’à la fin.
Elle choisit le mensonge s’il le faut. L’illusion. La folie.
Francine va revenir.
Et Francine n’a jamais menti.
VI. Quatre ans plus tard — Décembre 2024
« Où est Francine ? »
Madame Ferrand, la directrice, lève les yeux de son ordinateur avec ce sourire professionnel qui ne touche jamais les yeux. « Madame Lantier est en convalescence longue durée, Madame Mercier. À son âge, vous comprenez, il faut du temps pour récupérer d’un tel… incident. »
« Dans quel hôpital est-elle ? »
Anne s’accroche au bord du bureau. « Je suis désolée, Madame Mercier, mais je n’ai pas le droit de vous donner cette information. Confidentialité médicale. »
« Quand revient-elle ? »
Il y a une hésitation imperceptible. « Bientôt, j’espère. »
Mensonge.
Le fauteuil motorisé de Francine est revenu dans le couloir près de la chambre 24. Gris métallique, siège en similicuir noir, petite déchirure sur l’accoudoir gauche, étiquette plastifiée sur le dossier. Anne ne sait pas qui l’a remis là. Personne ne semble savoir. Il est juste revenu, comme s’il attendait.
VII. Mercredi, 3h47
La voix commence cette nuit-là. Anne se réveille en sueur, trempée, comme si son corps avait travaillé pendant qu’elle dormait.
Ma chérie.
Anne se redresse. « Francine ? »
Je suis là. Je te l’avais promis.
Anne allume la grande lumière. La chambre est vide. « Tu n’es pas là. »
Si. Dans le couloir. Dans mon fauteuil.
Anne sort. Et là, dans le fauteuil motorisé gris, elle VOIT Francine. Pas avec ses yeux. Autrement, avec une part d’elle-même qu’elle ne connaissait pas. Francine sourit.
Tu vois ? Je ne t’ai pas laissée seule.
« Tu es morte. »
Les mots n’ont pas d’importance. Je suis là. C’est tout ce qui compte.
Anne tend la main. Touche le vide. Mais elle SENT la main de Francine.
Il faut continuer, ma chérie. Il faut te défendre.
« Contre qui ? »
Tu sais contre qui.
Anne sait.
VIII. Mardi, 3h22
Anne se réveille. Son thermomètre indique 38,2°. Mais elle n’a pas froid. Au contraire. Une chaleur étrange pulse sous sa peau. Mélanie vient pour la toilette.
« Madame Mercier, vous avez de la fièvre ! Vous êtes brûlante ! »
« Je me sens bien. »
Et c’est vrai. Pour la première fois depuis des années, elle se sent bien. Ses jambes ne tremblent presque plus.
Ce soir-là, elle rêve qu’elle court. Elle se réveille. Ses mollets sont durs, tendus. Elle soulève le drap. Ses jambes ont changé. Le muscle qui redessine le contour. Les veines plus visibles.
C’est impossible.
Anne touche son mollet. Chaud. Presque brûlant. Son propre corps, qu’elle ne reconnaît plus. Comme si quelque chose travaillait en elle depuis l’intérieur, sans lui demander la permission.
C’est bien, murmure la voix de Francine. Tu es prête.
IX. Jeudi
Anne ne reconnaît plus son appétit. Elle dévore. Trois assiettes au déjeuner. Le personnel est ravi.
La nuit, ses mains bougent toutes seules. Elle se réveille et les trouve serrées autour du montant du lit, agrippées si fort que ses jointures sont blanches. Elle doit forcer pour les détacher. Au matin, elle a des bleus sur les paumes.
Le Dr Prost vient la voir. Prend sa tension. 14/9.
« C’est élevé pour vous. »
Il écoute son cœur.
« Vous dormez bien ? »
Anne ment : « Tout va bien, Docteur. »
Ce soir-là, 23h, Anne ne dort pas. Elle entend quelqu’un dans le couloir. C’est Jérôme. Il entre dans la chambre vide, l’ancienne chambre 24. Anne se lève, regarde par sa porte entrouverte.
Jérôme s’assoit sur le lit. Pleure. Violemment. Puis sort son téléphone.
« Emma ? S’il te plaît, réponds… »
Messagerie vocale.
« Emma, c’est Papa. J’ai besoin de te parler. J’ai besoin de savoir si tu vas bien. Si tu penses encore à moi. Si je compte encore pour quelqu’un. »
Il sanglote.
« Je sais que je t’ai déçue. Je sais que j’ai tout raté. Mais ici, avec eux… ils ont besoin de moi, tu comprends ? Quand je chante, ils sourient. Ils me regardent. Comme tu me regardais quand tu avais cinq ans. »
« Je t’aime, ma chérie. Même si tu ne m’aimes plus. »
Il utilise vos souvenirs pour panser ses blessures, dit Francine. Il vampirise vos vies pour remplir le vide de la sienne.
« Oui. »
Il faut l’arrêter.
« Oui. »
X. Jeudi, 15h37
Salon commun. Quinze résidents en demi-cercle. Jérôme branche son amplificateur. Anne est au premier rang. À côté d’elle, Francine dans son fauteuil. Silencieuse. Attentive.
Cinq minutes avant que Jérôme commence, Anne sent son cœur accélérer. Pas de peur. D’anticipation. Ses mains tremblent d’excitation. Elle transpire.
Bientôt, souffle Francine.
Les jambes d’Anne picotent. Ça fait cinq ans. Pourtant elle sait qu’elle peut se lever.
Jérôme chante. Si tu vas à Rio…
Chaleur. Feu liquide dans les veines. Ses mains cessent de trembler.
Lève-toi.
« Je ne peux pas. »
Si, tu peux.
Anne pose ses paumes sur les accoudoirs. Pousse. Ses jambes répondent. Debout. Première fois depuis cinq ans.
Madame Rousseau lâche son tricot. Monsieur Legrand ouvre les yeux. Jérôme continue, ne la voit pas encore.
Anne fait un pas. Deux. Trois. Quatre. Ses muscles se souviennent.
Jérôme la voit enfin. S’arrête. Son visage s’illumine.
« Mamie Anne ? Vous êtes debout ? Attendez, vous allez tomber— »
Il ouvre les bras.
Anne plonge ses mains sur sa gorge.
XI. Le meurtre
Peau chaude. Moite. Pouls qui bat contre ses pouces, boum-boum boum-boum. Les yeux de Jérôme s’écarquillent. Surprise. Puis peur. Pure. Animale. Il essaie de parler. Aucun son. Juste un gargouillis humide.
Anne pense aux dimanches. Pense à Robert. Pense au craquement du vinyle, ssshhh-clic, et maintenant sous ses doigts, les cartilages qui craquent.
Jérôme agrippe ses poignets. Tire. Ongles qui entaillent sa peau. Sang. Mais Anne est trop forte. Impossiblement forte.
Les cartilages cèdent. Cric-cric.
Jérôme émet un son qui n’est plus humain. Lèvres bleues. Yeux qui roulent. Il s’effondre. Anne le suit au sol. Ne lâche pas.
Un dernier craquement. Sec. Ssshhh-clic. Nuque qui cède.
Dix secondes de silence pétrifié. Puis Madame Rousseau hurle. Les aides-soignantes accourent. Tirent Anne. Elle lâche enfin. Mains rouges.
Jérôme immobile. Yeux ouverts. Legrand pleure.
« Non. Pas Jérôme. Il était gentil. »
Anne retourne s’asseoir. Essoufflée. Sereine.
Tu as bien fait, ma chérie.
« Merci, Francine. »
XII. Trois jours plus tard
Commissariat du 13ème. Salle d’interrogatoire numéro 3. Le capitaine Moreau a quarante-trois ans. Une voix douce pour un flic.
« Madame Mercier, expliquez-moi ce qui s’est passé. »
Anne raconte. Calmement.
« Il fallait l’arrêter. Il détruisait tout. Francine m’a aidée. »
« Francine Lantier. Votre amie. »
« Oui. »
« Elle était là au moment de l’acte ? »
« Oui. Elle est toujours là. »
Anne désigne la chaise vide.
« Tenez, elle est là maintenant. »
Moreau regarde la chaise vide. Pense à sa propre mère. Quatre-vingt-quatre ans. EHPAD à Créteil.
« Anne, Francine, elle vous dit quoi en ce moment ? »
Anne écoute.
« Elle dit que vous êtes gentil. Que votre mère va bien, Capitaine. Qu’elle pense à vous. »
Les mains de Moreau se glacent. Il n’a jamais mentionné sa mère.
Après, le Dr Lenoir entre.
« J’ai les résultats du bilan sanguin. »
Il pose le dossier.
« Son cortisol est trois fois supérieur à la normale. Son adrénaline, cinq fois. »
« Et sa musculature ? »
« Regardez ses mollets. C’est du muscle. Du muscle qui n’était pas là il y a trois mois. »
« Comment c’est possible ? »
« Je n’ai jamais vu ça. »
XIII. Dimanche
Cette nuit-là Moreau ne dort pas. Il fixe le plafond de son appartement du 12ème avec ce regard qu’il reconnaît chez les témoins, ce regard de quelqu’un qui rejoue en boucle quelque chose qu’il n’arrive pas à finir de comprendre. Il se lève trois fois. Boit de l’eau. Relit ses notes sur Anne. Ce détail sur sa mère qu’elle ne pouvait pas connaître. Sa tension artérielle le lendemain matin : 15/9. Son médecin lui dit fatigue, stress, prenez du repos. Il acquiesce. Dans sa voiture après la consultation, il compose le numéro de l’EHPAD de Créteil. Raccroche avant que ça sonne. Rappelle. Cette fois il laisse sonner.
Deux semaines plus tard, Moreau va voir sa mère. Il apporte un disque vinyle. Dario Moreno. Si tu vas à Rio. Il le met sur la vieille platine. Ssshhh-clic. Sa mère tourne la tête. Sourit.
« Roger, c’est notre chanson. »
Moreau prend sa main.
« Oui, Maman. »
Elle pleure.
« Tu te souviens, Maman ? De Papa ? »
« Oui. Je me souviens. »
La chanson se termine. Sa mère dit : « Ne me laisse pas oublier encore. Si ça recommence… promets-moi. »
Moreau serre sa main.
« Je te promets quoi, Maman ? »
« Que tu m’aideras à partir. Avant que je disparaisse complètement. »
Moreau ne répond pas.
Deux semaines plus tard. Enterrement. Le médecin le prend à part.
« L’arrêt cardiaque était imprévisible. Elle n’a pas souffert. »
Moreau retourne à sa voiture. S’assoit. Sur le siège passager : rien. Juste le silence.
Il ouvre le dossier d’Anne. Trouve un petit carnet. Des noms. Des dates.
Francine Lantier — 7 novembre 2020 (rayé) Jérôme Michaud — 19 décembre 2024 (rayé)
Moreau fixe les noms rayés. Puis il prend son téléphone.
« Allô, EHPAD 3ème Chance ? Capitaine Moreau, police judiciaire. J’aurais une question complémentaire. »
« Oui, Capitaine ? »
« Est-ce que vous avez eu une résidente nommée Francine Lantier ? Chambre 24 ? »
Un silence. Puis un petit rire gêné.
« Francine Lantier ? C’est… c’est le fauteuil, Capitaine. »
« Pardon ? »
« Le fauteuil roulant du couloir. Le gris avec l’étiquette. On l’appelle comme ça depuis des années. Madame Mercier lui parlait tout le temps. Elle lui tenait la main. Enfin, l’accoudoir. »
La voix hésite.
« Le personnel jouait le jeu. On la saluait, on déplaçait le fauteuil pour qu’il soit à côté d’elle aux repas. Ça semblait lui faire du bien. Elle avait besoin de quelqu’un. »
« Il n’y a jamais eu de résidente à ce nom ? »
« Si. Il y a longtemps. Francine Lantier, chambre 24. Elle est décédée en novembre 2020. Madame Mercier et elle étaient très proches. Après sa mort… »
La voix se trouble.
« Après, Madame Mercier a continué à lui parler. Au début on a essayé de lui expliquer. Elle devenait agressive. Alors on a arrêté. On a fait comme si. »
Moreau raccroche. Regarde encore le carnet. Les deux noms rayés. Et après, des pages vierges.
Il ferme les yeux. Essaie de se souvenir des quinze minutes avec sa mère. Le silence. Sa main dans la sienne. Et puis…
Rien. Un trou noir.
Dans sa tête, quelque chose. Pas une voix exactement. Plutôt une certitude qui n’était pas là avant. Douce. Familière. Comme si quelqu’un qu’il aimait lui tenait la main dans le noir.
Moreau rouvre les yeux. Ses mains tremblent.
Il ne saura jamais ce qu’il a fait.
FIN
