Écoutez cette sombre histoire, car elle parle d’un lieu que les marins d’Océania n’évoquent jamais sans baisser la voix. Il existe une cité que les voyageurs évitent, que les cartes hésitent à nommer, et dont les tours noires semblent défier les dieux eux-mêmes. Son nom est Pandémonia.
On dit que la ville ne dort jamais vraiment. Que ses ruelles restent froides même sous le soleil. Que ses pierres gardent la mémoire des pactes, des trahisons et des malédictions prononcées entre ses murs.
Pandémonia n’est pas seulement une cité dangereuse.
C’est un avertissement.
La cité des Maudisseurs
Dans les rues sombres de Pandémonia vivent les Maudisseurs, sorciers corrompus dont les services se vendent au plus offrant.
Ils prétendent guérir, protéger, venger, retrouver, détruire ou faire oublier. Mais chaque faveur a son prix, et ceux qui refusent de payer découvrent rapidement que les Maudisseurs ne laissent jamais une dette mourir seule.
Une maison peut s’effondrer sans cause. Un enfant peut naître avec les yeux d’un mort. Un marchand peut perdre son nom dans la mémoire de ses proches. Un marin peut entendre des voix chaque fois que la mer se retire.
À Pandémonia, la magie n’est pas un don noble.
C’est un commerce sale, un venin patient, une menace dissimulée derrière des sourires trop calmes.
Pourtant, même les Maudisseurs craignent ce qui se cache sous la ville.
Les égouts de Pandémonia
Sous les pavés, les tours et les autels noirs s’étend un réseau d’égouts immense.
Les anciens disent que ces tunnels ne furent pas simplement construits. Ils auraient grandi avec la ville, comme des viscères de pierre, de boue et de métal.
L’air y est presque irrespirable. Les déchets, les eaux mortes, les cadavres d’animaux, les restes de rituels et les produits des laboratoires occultes s’y mélangent dans une puanteur si violente qu’elle peut faire tomber un homme avant même qu’il aperçoive le danger.
Les survivants parlent de rats gros comme des loups, de crocodiles aux écailles noires, de silhouettes rampantes entre les canaux, et d’hybrides grotesques dont les corps semblent assemblés à partir de plusieurs espèces.
Certains affirment que les tunnels changent parfois d’orientation.
D’autres jurent avoir entendu les murs respirer.
Mais les bêtes des égouts ne sont qu’une partie du cauchemar.
Balz-Buth, le Titan des égouts
Dans les profondeurs les plus anciennes de Pandémonia, un nom circule comme une maladie : Balz-Buth.
Les habitants le décrivent comme le Titan des égouts, le Dévoreur putride, la bouche cachée sous la cité. Une secte de cultistes lui voue un culte fanatique dans les chambres souterraines où la lumière ne descend jamais.
On raconte que Balz-Buth se nourrit des malades de Pandémonia.
Chaque nuit, des corps disparaissent des hospices, des caves, des ruelles et des quartiers abandonnés. On accuse d’abord les rats, les Maudisseurs ou les familles honteuses. Puis on entend les chants sous les grilles. Puis on comprend.
Les mourants ne disparaissent pas.
On les descend.
Mais la faim de Balz-Buth ne se contente plus des corps faibles. Ses fidèles lui offrent désormais des vivants lors de rituels cruels, dans les parties les plus basses des égouts.
Les cris y résonnent longtemps.
Puis l’eau noire les avale.
Les sacrifices sans lune
Les rares témoins racontent toujours la même chose.
Ils descendent les nuits sans lune.
Des silhouettes encapuchonnées ouvrent des trappes interdites, traînent des prisonniers bâillonnés, puis disparaissent dans les tunnels. Les Maudisseurs prétendent ne rien savoir, mais certains portent sur leurs robes des traces d’eau sale et de sang séché.
Plus bas, dans les galeries oubliées, des cercles de pierre entourent des fosses couvertes de symboles.
Là, les cultistes de Balz-Buth accomplissent leurs rites.
Ils ne demandent pas la richesse. Ils ne demandent pas la victoire. Ils demandent que la cité continue de pourrir.
Car à Pandémonia, la corruption n’est pas une conséquence.
C’est une nourriture.
Le savant des profondeurs
Pourtant, toutes les horreurs des égouts n’obéissent pas à Balz-Buth.
Des créatures difformes errent dans les tunnels, mais elles ne semblent pas issues du culte. Elles portent des marques de couture, de greffe, de brûlure alchimique et de transformation forcée.
Elles sont l’œuvre d’un autre maître.
Les conteurs parlent d’un savant fou installé dans des laboratoires secrets sous la ville. Nul ne connaît son nom véritable. Certains disent qu’il fut un Maudisseur banni. D’autres parlent d’un érudit d’Orlattis disparu depuis des décennies. Quelques-uns affirment qu’il n’est plus humain depuis longtemps.
Dans ses salles souterraines, il mènerait des expériences sur le vivant : croisements d’espèces, mutations forcées, greffes de chair, bêtes cousues à des corps qui n’étaient pas les leurs.
Les hurlements de ses créations montent parfois par les conduits, étouffés par la pierre et l’eau stagnante.
À Pandémonia, même les monstres peuvent être fabriqués.
Le hurlement primordial
Il existe cependant un mystère plus ancien encore.
Parfois, dans les profondeurs, un hurlement traverse les égouts.
Ce cri n’est ni celui d’un homme, ni celui d’un animal, ni celui d’une créature connue. Il ressemble à la fois à une rage, une douleur et un appel.
Ceux qui l’entendent tombent à genoux, vomissent, pleurent ou perdent connaissance.
Mais les Maudisseurs, eux, ne l’entendent pas.
Cette étrange exception nourrit toutes les théories.
Certains pensent que le hurlement vient de Balz-Buth lui-même. D’autres parlent d’une entité plus ancienne, emprisonnée sous Pandémonia avant même la construction de la cité. Les plus prudents murmurent qu’il pourrait s’agir du premier être sacrifié dans les égouts, devenu quelque chose que la ville continue de nourrir sans le savoir.
Quoi qu’il en soit, chaque hurlement annonce une recrudescence des disparitions.
Et chaque disparition renforce la légende.
La ville qui pourrit par dessous
Pandémonia garde ses secrets avec jalousie.
Ses rues appartiennent aux Maudisseurs. Ses caves appartiennent aux cultes. Ses égouts appartiennent aux monstres. Et ses profondeurs, peut-être, appartiennent à quelque chose de plus ancien que tous les noms prononcés par les hommes.
Les marins qui commercent encore avec la cité refusent d’y dormir. Les caravanes repartent avant la tombée du soir. Les voyageurs gardent une pièce d’argent sous la langue, une lame sous leur manteau et une prière en réserve.
Car nul ne revient vraiment inchangé de Pandémonia.
Certains y perdent leur fortune. D’autres leur santé. D’autres leur âme.
Les plus malchanceux descendent sous la ville.
Et ceux-là ne reviennent pas.
Ce récit appartient au cycle Tempêtes et Jambes de Bois, qui explore les territoires les plus inquiétants d’Océania. Avec Pandémonia, le monde quitte les tempêtes et les îles interdites pour révéler une horreur plus urbaine : celle des cités corrompues, des égouts habités, des cultes souterrains et des expériences que personne ne devrait mener sur le vivant. Dans Océania, certaines menaces surgissent des mers. D’autres montent lentement depuis les profondeurs d’une ville.
