Perchée dans les hauteurs gelées du grand nord, cernée de dizaines de kilomètres d’étendues blanches et inhospitalières, la cité avait longtemps cru son isolement protecteur. Les tempêtes, le froid et la distance tenaient les armées à l’écart. Les voyageurs s’y rendaient rarement par hasard. Pourtant, Maltinus prospérait. Sa richesse ne venait ni de l’or, ni des ports, ni des mines, mais d’une forêt unique : les bois de cyprins.
Les cyprins, trésor de Maltinus
Les cyprins sont des arbres rares aux propriétés extraordinaires. Leur bois conserve et diffuse une chaleur intense, bien supérieure à celle des combustibles ordinaires.
Dans les régions glacées, cette ressource vaut plus qu’une cargaison d’argent.
Le bois de cyprin chauffe les maisons, protège les caravanes, alimente les forges et permet à des villages entiers de survivre aux nuits les plus meurtrières. Grâce à lui, Maltinus a bâti une puissance économique redoutable.
Ses dirigeants ont longtemps utilisé cette ressource comme une arme politique. Les cités voisines savaient qu’un conflit avec Maltinus pouvait signifier la fin de l’approvisionnement en bois chauffant. Dans un monde où le froid tue aussi sûrement qu’une lame, cette menace suffisait souvent à empêcher la guerre.
Les bûcherons de Maltinus étaient donc plus que de simples travailleurs. Ils étaient les gardiens de la richesse de la cité, les hommes qui entraient chaque jour dans les bois glacés pour en rapporter la chaleur dont dépendait une partie de la région.
Mais depuis quelques années, même eux n’osent plus s’enfoncer seuls entre les cyprins.
Les premières disparitions
La peur ne s’est pas installée d’un seul coup. Elle est d’abord venue avec le bétail.
Des aurochs disparaissaient dans les plaines gelées ou à la lisière des bois. Parfois, les bergers disparaissaient avec eux. Lorsqu’on retrouvait les corps, le spectacle ne ressemblait à aucune attaque connue.
Les chairs avaient été raclées jusqu’aux os. Les carcasses semblaient vidées avec une précision brutale. Aucun ours blanc, aucun loup, aucun prédateur ordinaire ne laissait de telles traces.
La créature ne tuait pas seulement. Elle dévorait avec une voracité presque surnaturelle.
Les habitants commencèrent à parler d’une présence dans les bois. Une chose que l’on entendait parfois avant de la voir. Une masse entre les troncs. Un souffle dans le froid. Des branches qui craquaient sans vent.
Puis les disparitions touchèrent les humains.
La Bête des Bois
Les premières victimes humaines furent les plus vulnérables : enfants, femmes isolées, travailleurs séparés de leur groupe, bergers trop lents à revenir.
Mais très vite, les habitants comprirent que la créature ne frappait pas au hasard. Elle semblait choisir ses proies. Elle attendait les moments de faiblesse. Elle connaissait les chemins. Elle contournait les pièges.
Les bûcherons, pourtant habitués à affronter les ours blancs et les tempêtes, commencèrent à refuser certaines zones de coupe. Des équipes entières abandonnèrent les bois avant la tombée du jour. Les plus anciens jurèrent avoir vu une silhouette massive se déplacer entre les cyprins, trop vite pour sa taille.
Maltinus demanda alors l’aide des cités voisines.
Toundra ne répondit pas. Mystica traita les récits de légendes de bûcherons. Pour les grandes cités, la Bête des Bois n’était qu’une superstition née du froid, de la peur et de l’isolement. Cette indifférence condamna Maltinus à affronter seule ce qui rôdait dans ses forêts.
Une cité assiégée par la peur
Aujourd’hui, Maltinus n’est plus la cité tranquille qu’elle fut autrefois.
Les portes ferment plus tôt. Les enfants ne sortent plus sans escorte. Les bûcherons travaillent en groupes armés. Les sentinelles surveillent les bois même en plein jour.
Chaque matin apporte sa rumeur, son cri ou son absence. Un berger qui ne revient pas. Une charrette retrouvée vide. Des traces autour d’une cabane. Un corps découvert trop tard pour être reconnu.
L’exploitation des cyprins ralentit. Les réserves diminuent. Les caravanes attendent. Les cités qui méprisaient autrefois les avertissements de Maltinus commencent à comprendre que si la forêt tombe, le froid pourrait gagner bien au-delà de ses murs.
La richesse qui protégeait la ville est devenue son piège. Car Maltinus ne peut pas abandonner les bois de cyprins. Mais chaque arbre coupé rapproche les bûcherons du territoire de la Bête.
Le mystère de la créature
Nul ne sait ce qu’est réellement la Bête des Bois — et la cité s’est partagée entre deux camps qui ne se croient pas.
Les plus rationnels n’y voient qu’une bête. Un fauve colossal, un loup d’une taille que nul n’a jamais mesurée, peut-être le dernier d’une lignée ancienne réveillée par les coupes répétées. Un animal, donc : terrible, mais un animal, que l’acier et le nombre finiront bien par abattre.
Les plus effrayés jurent le contraire. Pour eux, aucune bête n’efface ainsi ses proies jusqu’à l’os ni ne déjoue les pièges avec une telle ruse. Quelques prêtres murmurent le nom de Baal le Vorace, car cette faim-là dépasse la faim. D’autres accusent Lug le Sombre, puisque les bois se taisent avant chaque attaque, comme s’ils retenaient leur souffle. Un Titan, disent-ils, a posé les yeux sur Maltinus.
Reste la question que personne n’ose poser tout haut. La Bête choisit ses proies, connaît les chemins, contourne les pièges — comme si quelqu’un, quelque part, la guidait. Mais qui, ou quoi — un esprit des bois, un dieu affamé, ou rien du tout — nul ne le sait, et nul ne le dira.
La vérité se tient sans doute quelque part entre le fauve et le Titan. Maltinus, elle, n’a pas le luxe d’attendre qu’on la lui apporte : coincée entre sa dépendance aux cyprins et la menace qui rôde dans la forêt, elle survit.
La cité qui vendait la chaleur au monde découvre aujourd’hui une vérité brutale : dans Océania, même la prospérité peut attirer les monstres.
Ce récit appartient au cycle Tempêtes et Jambes de Bois, consacré aux terres, aux mers et aux marges dangereuses d’Océania. Avec Maltinus, le monde révèle une autre forme de péril : non plus l’île interdite ou la malédiction engloutie, mais la cité prospère lentement étranglée par ce qui faisait sa puissance. Océania n’est pas seulement un monde de tempêtes et de navires. C’est aussi un territoire de ressources rares, de cités isolées, de forêts anormales et de créatures capables de transformer une richesse en condamnation.
