Il faut lui payer trois verres avant d’en tirer une phrase sensée, et il en oubliera la moitié au matin. L’autre moitié, celle qui compte, il la garde. C’est pourtant à cette table poisseuse, entre deux tournées, que se règlent plus d’affaires d’Océania que dans bien des salles de conseil. Le Soiffard est la classe de personnage de l’ivrogne des ports, celui qu’on plaint sans jamais se méfier. On l’incarne dans le jeu de rôle Tempêtes et Jambes de Bois. On le tient pour le déchet du comptoir, et c’est très exactement ce qui le rend précieux.
Ce qu’on dit devant un ivrogne
Observez une salle un soir de beuverie, et regardez qui surveille qui. Le marin se méfie du capitaine. Le capitaine guette le garde. Le garde ne lâche pas des yeux l’inconnu trop bien mis qui pose trop de questions. Une seule personne échappe à toute cette prudence : le soûlard qui bave sur sa manche au fond de la salle. Devant lui, on baisse la garde. On lâche des choses qu’on ne dirait à aucun homme debout.
Il ne retient pas tout, loin de là. Sa mémoire prend l’eau comme le reste. Mais un nom prononcé trop fort, une dette avouée entre deux hoquets, un rendez-vous chuchoté deux tables plus loin, cela, il l’attrape au vol et le garde. Le lendemain, celui qu’on croyait dans le coma vous ressort la bribe entendue la veille, pile au moment où elle blesse. Il n’écoute pas par métier. À force de rester là, sans rien d’autre à faire, il n’a souvent plus que cela.
Ce qu’il sait des ports
Sa vraie richesse est là : dans ce monde des quais et des comptoirs que les gens respectables traversent sans le voir. Une taverne d’Océania n’est jamais seulement un débit de boisson. C’est un carrefour où se croisent marins, contrebandiers, recruteurs, joueurs truqués et guildes discrètes, et le Soiffard y est chez lui.
Il sait dans quel port poser une question et dans quel autre se taire. Il connaît le patron qui vend ses clients, la fille de salle qui écoute aux portes, et il repère souvent le tonnelier qui trafique autre chose que du vin. Il se trompe aussi, se fait berner comme un autre, mais dans ces murs-là il part rarement à l’aveugle. Et surtout, on lui passe ce qu’on ne passerait à personne d’autre. Un homme sobre qui lancerait tout haut ce que la salle pense tout bas finirait à la mer avant l’aube. Lui le braille, on rit, on lui ressert à boire, et il repart avec la réponse.
La rumeur qui lui échappe
On le croit spectateur, il est aussi colporteur. Ce qui entre par ses oreilles ressort par sa bouche, un mot soufflé à un comptoir, un refrain repris de taverne en taverne. Il peut ainsi lancer une histoire, en salir une autre, faire courir un bruit d’un bout à l’autre d’un port.
Ce qu’il ne maîtrise pas, c’est ce que le bruit devient. Une rumeur, une fois lâchée, enfle, se déforme et prend des chemins que personne n’avait prévus. Elle peut servir ses compagnons un jour, les accabler le lendemain, et se retourner contre lui sans qu’il l’ait vu venir. Il tient l’étincelle, jamais l’incendie.
Sous l’ivresse, l’épave
Il ne faudrait pourtant pas le prendre pour un fin limier qui singe le poivrot. Le masque, il n’en porte aucun. C’est vraiment une épave. L’alcool forme les trois quarts de lui, et le quart qui surnage tremble entre deux verres.
Certains sombrent sans raison noble, par pente, par habitude, parce qu’un jour il leur a semblé plus simple de boire que de tenir. Ce qui est sûr, ce sont les effets. Les mains qui tremblent au réveil tant qu’il n’a pas bu. Les trous dans les souvenirs, les heures dont il ne rend aucun compte. La promesse faite le soir et déjà perdue au matin. Et l’humeur qui tourne à l’aigre, hargneuse, mauvaise, dès que le verre manque trop longtemps. On l’attire d’ailleurs plus sûrement avec une bouteille rare qu’un autre avec de l’or.
Un allié qu’on ne tient jamais en laisse
Voilà le prix à payer pour l’avoir dans ses rangs. Il insulte la mauvaise personne, ruine la négociation qu’on préparait depuis un mois, disparaît trois jours quand on a le plus besoin de lui. Et il descend parfois plus bas. Un Soiffard au bout du rouleau se vend au premier qui paie sa prochaine cuite. Il glisse un mot à l’oreille ennemie, livre un secret sans même en mesurer le poids.
Au corps à corps, ne comptez pas sur un duel en règle. Il ne se bat pas, il déclenche une bagarre, empoigne ce qui traîne, un tabouret, une chope, un couteau à huîtres. Sa bouteille elle-même finit souvent brisée au goulot, dents de verre en avant. C’est laid, c’est bas, et dans la cohue d’une taverne, ça marche plus souvent qu’à son tour.
Au petit matin, sur le quai
Pour savoir ce qu’il reste de lui, cherchez-le une fois la taverne vidée. Il est dehors, sur le quai, dégrisé de force par le froid, là où le bruit et les rires ne le portent plus. C’est l’heure nue, celle où l’on aperçoit ce qui tient encore debout sous le bouffon.
C’est souvent à ce moment-là qu’il remarque un mousse recroquevillé contre un cordage, grelottant. Il ne dit rien. Il pose sa veste sur les épaules du gamin, hausse les épaules et retourne cuver plus loin. Une heure après, il ne s’en souviendra même pas.
Style de jeu : classique
