L’immeuble du 47 rue Saint-Roch dormait dans le silence ouaté d’une soirée de novembre. Le quartier du 1er arrondissement s’endormait tôt : des couloirs étroits aux murs jaunis, des portes blindées qui claquent vite, des vies qui s’entassent sans se mêler malgré la proximité du Louvre. Rien n’annonçait que cette nuit banale allait basculer.
22h37.
Marcel Fontaine, retraité du quatrième, éteignait sa télévision quand les premiers bruits montèrent de la cage d’escalier. Un fracas sourd d’abord, comme une chute, puis ce râle. Long, rauque, presque animal. Marcel tendit l’oreille. Le silence retomba, troublé seulement par le ronronnement du réfrigérateur de sa voisine.
La curiosité l’emporta sur la prudence. Il entrouvrit sa porte blindée, scruta le palier désert. L’odeur le frappa en premier : métallique, écœurante, mêlée à quelque chose d’indéfinissable. Un autre son monta alors, comme un glissement mouillé contre les marches.
Marcel descendit, ses chaussons claquant sur les carreaux disjoints. À mi-chemin du troisième étage, il le vit.
Un homme agenouillé dans l’escalier, torse nu malgré le froid de novembre. Sa peau, d’une pâleur cadavérique, portait les traces sombres du sang séché, mais aussi du sang frais qui perlait de multiples blessures. Ses mains tremblaient, crispées sur quelque chose que Marcel mit plusieurs secondes à identifier : des morceaux de chair, petits, humides, d’un rouge sombre.
L’homme releva lentement la tête. Ses yeux, noyés dans une brume laiteuse, fixaient Marcel sans le voir. De sa bouche entrouverte s’échappait un murmure constant, haché : « …pas fini… réparer… enlever… »
Marcel recula d’un bond, manqua trébucher, remonta quatre à quatre chez lui. Ses mains tremblaient en composant le 18.
22h43.
Les gyrophares bleus des premiers secours baignaient la façade d’une lumière stroboscopique. Laurent Moreau, quinze ans d’expérience, s’attendait à une chute, un malaise. La routine des interventions nocturnes.
La scène le figea net.
L’homme gisait maintenant sur les marches carrelées, toujours agrippé à ses fragments charnels. Le sol portait des traces sombres étalées sur plusieurs marches. L’odeur métallique prenait à la gorge, mêlée à celle, plus subtile, de la chair à vif.
« Monsieur ? Vous m’entendez ? » lança Moreau en s’agenouillant prudemment.
Le murmure continuait, obstiné : « …payer… familles… enlever… » Quand le pompier voulut dégager les mains crispées, les doigts se contractèrent davantage, refusant de lâcher leur fardeau.
« Appelle la police par précaution », souffla-t-il à son coéquipier. « Et les services psychiatriques. »
Marcel, resté en retrait avec d’autres voisins, intervint : « C’est Pierre Delmas, du troisième. Toujours seul depuis son divorce… Ça fait des mois qu’on l’entend la nuit. »
Une dame âgée resserra sa robe de chambre élimée : « Des bruits comme s’il tombait… ou qu’il traînait quelque chose. Mais jamais… » Elle ne finit pas sa phrase.
Les pompiers installèrent une couverture de survie, tentèrent de contenir les saignements visibles. Chaque nettoyage révélait une peau lacérée, sillonnée de cicatrices anciennes et d’entailles plus récentes. Une cartographie de la souffrance qui s’étendait sur des années.
22h51.
Bruno Lemaire, brigadier chevronné, pâlit en découvrant la scène. Son jeune collègue détourna le regard.
« Écartez-vous, on sécurise », ordonna Lemaire d’une voix qu’il voulait ferme.
Il examina la cage d’escalier. Aucune trace d’effraction, aucun signe de lutte. Pourtant, il y avait ce sang, ces lambeaux de chair dans les mains de l’homme.
« Il tenait ça quand vous êtes arrivés ? » demanda-t-il au pompier. « Déjà serré dans ses poings. Impossible de lui faire lâcher. »
Lemaire nota tout, méthodique, professionnel. Mais son regard revenait sans cesse aux mains crispées, à cette chair qui échappait à toute logique immédiate.
23h06. Le brancard fut déployé dans un silence pesant. Pierre Delmas, presque inerte, y fut installé avec précaution. Ses doigts ne lâchèrent rien, même inconscient. Les secouristes durent sangler ses bras dans cette position.
Un enfant du deuxième, tenu par sa mère, demanda d’une voix claire : « Pourquoi il a des morceaux rouges dans les mains ? » Sa mère le serra contre elle et ferma les yeux. Personne ne répondit.
Le cortège traversa le hall sous les regards pétrifiés. Dehors, l’air de novembre sembla plus lourd qu’à l’ordinaire.
Dans l’escalier demeurèrent les traces sombres que les pompiers n’avaient eu ni le temps ni les moyens d’effacer complètement. Tous les voisins disaient la même chose : un homme discret, vieilli prématurément, reclus depuis des mois. Des bruits nocturnes étranges. Personne n’avait osé frapper à sa porte.
Une phrase revenait, presque identique : « On se doutait qu’il allait mal… mais pas à ce point. »
Dans l’ambulance, Pierre Delmas ouvrit les yeux un instant. Il fixa le plafond blanc, y cherchant peut-être un autre monde. Ses lèvres articulèrent des mots que personne ne comprit : « …plus rien à donner… plus de chair… »
Son poing se resserra encore autour de ce qu’il tenait, au point que ses ongles s’enfoncèrent dans sa paume.
L’ambulance filait sur l’asphalte luisant, sirènes éteintes. L’odeur métallique emplissait l’habitacle malgré l’aération.
23h28.
Le service des urgences de l’hôpital Saint-André accueillit le patient dans une effervescence contrôlée. Dr Sarah Chen, chef de service, dirigeait les opérations. Mais dès l’ouverture du brancard, l’ambiance changea.
Les mains de Pierre, toujours crispées, refusaient de s’ouvrir. Une injection de diazépam permit enfin de relâcher les muscles. Les fragments de chair furent retirés et déposés sur un plateau stérilisé.
Dr Chen les observa. Trop frais pour être anciens. Trop structurés pour être accidentels.
L’examen physique révéla l’étendue des dégâts. Chen avança le long du corps, ses mains tremblant légèrement. Elle estima la perte totale entre 8 et 10 kilogrammes de chair. Comment un homme pouvait-il survivre à de telles mutilations ?
Pierre murmurait par intermittence : « …pas fini… réparer… familles… »
Dr Martineau, radiologue de garde, fronça les sourcils devant les images. « Déficit tissulaire majeur sans cause traumatique apparente. La survie avec un tel cumul… c’est physiologiquement improbable. »
De retour en salle d’examen, Pierre palpait certaines zones de son corps comme pour vérifier leur existence, répondant à des voix inaudibles : « Non… pas encore… faut enlever… »
Dans sa chambre, il murmurait dans son demi-sommeil : « …plus rien à donner… aux familles… »
L’aube pointait sur Paris.
6h15. L’ambulance de transfert quitta Saint-André dans la brume matinale. Pierre, sous sédation légère, murmurait encore ses obsessions. Ses mains, libres cette fois, traçaient des motifs invisibles sur le drap, revenant toujours aux mêmes zones de son corps.
L’unité psychiatrique Dr Charcot l’accueillit dans un silence professionnel. Dr Antoine Mercier, psychiatre expérimenté, consulta rapidement le dossier de transfert. Les termes « auto-mutilation chronique » et « déficit tissulaire majeur » attirèrent immédiatement son attention.
Pierre fut installé en chambre d’observation. Son premier geste fut de palper méthodiquement certaines zones de son corps, comme pour vérifier leur intégrité.
7h30.
Dr Mercier s’assit face à Pierre, carnet ouvert. L’homme fixait un point au-dessus de l’épaule du psychiatre, les lèvres remuant silencieusement.
« Bonjour Pierre. Je suis le Dr Mercier. Pouvez-vous me dire où vous pensez être ? » « …pas… » murmura le patient. « Qu’est-ce qui n’est pas vous ? » « …enlever… »
Pierre parlait à des interlocuteurs invisibles, répondant à des voix que lui seul entendait. Ses gestes restaient centrés sur les zones corporelles déficientes, pressant, frottant, traçant des cercles obsessionnels.
Pierre se levait régulièrement, pieds nus sur le linoleum froid. Ses rituels étaient précis : il touchait son thorax, ses bras, ses cuisses, suivant toujours le même ordre. Chaque geste semblait répondre à une nécessité interne, une logique que lui seul comprenait.
Mercier notait dans son carnet. Comportements obsessionnels centrés sur les zones déficientes. Gestes ritualisés, sans signe de douleur apparente. Patient qui cherche quelque chose de manquant.
Plus tard dans la matinée, Pierre parla davantage.
« …familles… j’ai tué… les familles… » « De quelles familles parlez-vous ? » « …Moretti… ses enfants… il s’appelait… »
Pierre s’interrompit. Ses yeux se voilèrent davantage. Quelque chose passait sur son visage, pas de la culpabilité, quelque chose de plus doux et plus douloureux que ça. Un souvenir.
« …il avait trois enfants… je savais leurs prénoms… »
Puis autre chose remonta. Plus froid.
« …la salle de réunion… les noms sur l’écran… quatre-vingts… j’ai dit les mots… j’étais serein… »
Sa voix se brisa sur ce dernier mot. Serein.
Des fragments émergèrent progressivement. Pierre avait été directeur des ressources humaines chez Métalex Industries, responsable de la suppression de quatre-vingts postes.
Métalex. Mercier nota le nom distraitement, sans savoir encore ce que ce mot portait. Il y avait eu des accidents dans cette usine, des morts, des années de souffrance ordinaire. Ce genre d’endroit laisse quelque chose dans l’air. Quelque chose qui attend.
« Comment payez-vous, Pierre ? » « …donner… ma chair… aux familles… réparer… »
11h30.
L’infirmière Sophie Durand observait Pierre depuis une heure. Ses gestes n’étaient ni chaotiques ni impulsifs. Ils suivaient un protocole interne, méthodique, comme s’il accomplissait un travail dont il ne se souvenait pas avoir commencé.
« Docteur. Regardez ses mains. »
Pierre examinait ses paumes, comptait quelque chose d’invisible, murmurait des chiffres. Puis il portait ses mains à certaines zones de son corps, pressait, évaluait.
« Il calcule », réalisa Sophie avec horreur.
Mercier s’approcha : « Que calculez-vous, Pierre ? » « …pas assez… pas encore assez… faut donner plus… » « Donner quoi ? » « …ma chair… ma chair aux familles… »
Ce qui troublait Mercier, au-delà du délire, c’était la précision. Pas la fureur d’un homme qui se détruit. La méthode froide de quelqu’un qui exécute un plan. Un plan dont il n’avait probablement pas choisi chaque détail.
Il pensa à ce que Pierre vivait la nuit dans cet appartement. Pas de la douleur au sens ordinaire, probablement. Quelque chose de plus dissocié. Une main qui fait. Un regard qui observe. La distance entre les deux qui s’agrandit à chaque fois, jusqu’à ce que la main ne lui appartienne plus tout à fait.
16h30.
Pierre acceptait peu la nourriture. Il murmurait : « …pas le droit… pas le droit de nourrir ce corps… »
Mercier tentait une approche thérapeutique : « Pierre, pensez-vous que votre souffrance aide réellement ces familles ? » « …réparer… faut réparer… » « Mais vous vous détruisez… » « …c’est le prix… »
Ce système semblait trop cohérent pour avoir été construit. Comme s’il avait été déposé là, entier, d’un seul coup.
Ce que Mercier ne pouvait pas voir, ce que personne ne verrait jamais, c’était ce que Pierre vivait ces nuits-là dans l’appartement. Pas de la douleur, ou alors une douleur si dissociée qu’elle n’appartenait plus à personne. Une main qui faisait quelque chose. Un regard qui observait. La distance entre les deux qui s’agrandissait à chaque fois. À un moment, la main ne lui appartenait plus vraiment. Elle appartenait aux familles. Il la regardait travailler.
18h00.
Les infirmières de nuit trouvèrent Pierre agenouillé près de son lit, mains pressées sur sa poitrine, murmurant ce qui ressemblait à une prière : « …pardon… pardon aux familles… j’ai pas fini de payer… bientôt… bientôt plus de chair… »
Il se balançait légèrement, dans un rythme hypnotique. Ses yeux, grands ouverts, fixaient quelque chose que nul ne pouvait voir.
L’infirmière de garde passa la tête dans l’embrasure. Pierre agenouillé, immobile, les yeux ouverts sur quelque chose qu’elle ne voyait pas. Elle referma la porte doucement. Nota l’heure. Passa à la chambre suivante.
Lendemain, 14h30.
Dr Mercier consultait ses notes quand l’infirmière annonça une visite. Claire Delmas pénétra dans le bureau, visiblement éprouvée. Ex-épouse de Pierre, elle avait gardé son nom par commodité administrative.
« Comment va-t-il ? » « Stabilisé physiquement, mais son état mental… » Mercier hésita. « Madame Delmas, tout ce que vous pourrez me dire nous aidera à le comprendre. »
Claire inspira profondément.
« Cela a commencé il y a trois ans. Après le plan social chez Métalex. Pierre avait supervisé le licenciement de quatre-vingts employés. »
Elle évoqua la transformation progressive. L’homme méticuleux, consciencieux, qui avait toujours pris son travail à cœur.
« Il disait qu’il avait essayé d’humaniser l’inhumain. Je ne savais pas ce que ça voulait dire à l’époque. Je crois que lui non plus ne savait pas vraiment. »
« Il retenait les prénoms des enfants des gens avec qui il travaillait. Pas pour se faire apprécier, il le faisait même avec des gens qu’il ne voyait qu’une fois par an. Il posait la question une fois, et six mois plus tard il demandait des nouvelles de Lucas ou de Camille. Les gens s’en souvenaient longtemps. »
Elle s’arrêta. Regarda ses mains.
« Je l’aimais pour ça. C’est idiot à dire maintenant mais c’est vrai. »
Un silence.
« Et c’est ça qui l’a détruit. Il les connaissait vraiment. »
« Il connaissait certains salariés personnellement. Des pères de famille, des gens qui travaillaient là depuis vingt ans. Quand Jean Moretti s’est suicidé… »
Sa voix se brisa. Jean Moretti, cinquante-trois ans, trois enfants, retrouvé pendu dans sa cuisine deux semaines après son licenciement. Sa lettre d’adieu mentionnait explicitement Pierre, le « responsable de son malheur ».
« Pierre ne s’en est jamais remis. Il répétait : ‘J’ai tué un homme. J’ai tué un homme avec un stylo.’ »
Les gestes avaient commencé subtilement. Il se frottait les bras, le torse, toujours aux mêmes endroits. Claire pensait que c’était du stress. Les zones décrites correspondaient exactement aux déficits tissulaires observés.
« Il parlait de ‘rembourser’, de ‘rendre ce qu’il devait’. Au début, je croyais qu’il s’agissait d’argent. Puis j’ai compris… il parlait de son corps. »
Claire décrivit les rituels nocturnes. Pierre se levait, allait dans la salle de bain, en ressortait apaisé. Jamais de cris, jamais de sang visible. Mais une maigreur progressive, une fatigue croissante.
« Il disait : ‘Ce corps a nourri des mensonges, il doit nourrir la réparation.’ »
Ce qui perturbait le plus Claire, rétrospectivement, c’était moins ce qu’il disait que comment il le disait. Pas comme quelqu’un qui a réfléchi et conclu. Comme quelqu’un qui récite quelque chose qu’il a entendu.
« J’ai essayé de l’aider, de le raisonner. Mais il était ailleurs. Il ne me voyait plus. Il ne voyait plus que les familles à dédommager. »
Mercier l’interrompit : « A-t-il jamais explicité sa méthode ? Comment procédait-il ? » « Jamais. C’était son secret, son travail. Il m’interdisait d’entrer dans la salle de bain quand il s’y rendait la nuit. »
Elle évoqua la découverte progressive. La perte de poids, les vêtements qui flottaient, l’affaiblissement général que Pierre attribuait à un « régime nécessaire ».
« J’ai voulu l’emmener chez un médecin. Il a refusé. Se contentait de dire : ‘Ce corps ne m’appartient plus. Il appartient aux familles.’ »
« Il avait tout calculé », révéla Claire. « Quatre-vingts familles, nombre d’enfants par famille, années de chômage probable… Il avait établi une dette en kilogrammes de chair. »
Mercier frissonna. « Il tenait des carnets. Des colonnes, des calculs… ‘Famille Moretti : trois enfants, vingt ans avant retraite, dette estimée à 2,3 kg.’ Il avait tout quantifié. »
« Ces carnets existent toujours ? »
Claire hésita. « Je croyais les avoir jetés. Mais peut-être qu’il les avait cachés avant. Je ne sais plus. »
« Les derniers mois, il ne sortait plus. Il calculait, se mutilait, calculait encore. Il murmurait des noms : ‘Moretti, Dubois, Martin…’ Tous les licenciés. »
Elle expliqua qu’elle avait fini par partir, incapable de supporter plus longtemps cette déchéance programmée.
« Je l’ai abandonné. J’aurais dû insister, appeler la police, les services sociaux… » « Vous n’y êtes pour rien », dit Mercier. Puis, après un silence : « Une dernière chose. Il avait une formation médicale ? » « Il avait voulu être infirmier dans sa jeunesse. Il avait suivi une formation de secouriste. Mais rien de plus. »
Un silence s’installa. Ce n’était pas suffisant pour expliquer la précision des ablations. Ni pour l’un ni pour l’autre.
« La nuit, j’entendais parfois comme des prières, mais aussi… des remerciements. Comme s’il s’adressait à quelqu’un qui l’aidait. Je pensais qu’il priait. Je ne sais plus ce que je pensais. »
À 16h, Claire repartit. En sortant, elle s’arrêta un instant dans le couloir, la main sur la poignée de la porte. Comme si elle cherchait quelque chose à ajouter. Puis elle repartit sans se retourner, laissant Mercier avec plus de questions que de réponses.
Trois jours plus tard.
L’unité psychiatrique baignait dans le calme matinal. Pierre n’avait pas prononcé un mot depuis la veille, enfermé dans un mutisme inquiétant. Dr Mercier avait noté ce changement : l’arrêt brutal des murmures obsessionnels, la cessation des gestes rituels, une immobilité nouvelle, troublante.
6h30.
Sophie Durand effectuait sa ronde. Pierre était assis au bord de son lit, mains posées sur ses genoux, regardant par la petite fenêtre grillagée. Elle vérifia les constantes. Physiquement, rien d’alarmant.
Mais elle nota dans son rapport : « Changement comportemental notable. Patient silencieux, replié. Impression d’attente, comme s’il préparait quelque chose. »
8h15.
Mercier tenta un entretien. Pierre ne réagissait plus aux stimuli verbaux. Ses mains, pour la première fois depuis des jours, ne traçaient plus leurs motifs obsessionnels. Cette absence de rituel était plus inquiétante que leur présence.
« Pierre, m’entendez-vous ? »
Un léger hochement de tête.
« À quoi pensez-vous ? »
Pour la première fois depuis des heures, Pierre parla : « …c’est fini… le calcul est fini… »
Mercier se pencha : « Quel calcul, Pierre ? » « …j’ai tout donné… tout payé… plus rien à prendre… »
Ses mains remontèrent lentement vers son visage, palpèrent ses joues, son front, comme pour vérifier une dernière zone disponible.
« Non, Pierre. Vous n’avez plus rien à donner. Vous avez assez donné. »
Pierre tourna vers lui un regard d’une lucidité soudaine : « …pas assez… jamais assez… Moretti attend encore… »
10h45.
L’équipe médicale se réunit en urgence. Le changement comportemental inquiétait tous les soignants.
« Il a atteint une forme de conclusion dans son délire », dit Mercier. « C’est souvent le moment le plus dangereux. Quand un patient estime avoir terminé son travail… »
Les consignes furent données. Observation continue, retrait de tout objet potentiellement dangereux, rondes rapprochées.
14h20.
Sophie trouva Pierre dans la même position qu’au matin. Quelque chose avait changé dans son regard. Une détermination apaisée.
« Pierre, vous avez déjeuné ? »
Il secoua la tête sans la regarder.
« Il faut vous nourrir… » « …ce corps ne m’appartient plus… il appartient aux familles… bientôt elles l’auront entièrement… »
22h15.
L’aide-soignant de faction s’assoupit quelques minutes.
Pierre se leva sans bruit, pieds nus sur le linoleum froid. Il se dirigea vers les sanitaires attenants à sa chambre, referma doucement la porte derrière lui.
Il s’agenouilla devant la cuvette des toilettes. Dans le miroir au-dessus du lavabo, il vit son visage. Il le regarda longtemps. Ses lèvres remuaient.
« Moretti… Dubois… Martin… le dernier… »
Ses jambes cédèrent. Son corps bascula vers l’avant. Il n’essaya pas de se retenir.
22h21.
La porte s’ouvrit sur Pierre gisant contre la cuvette. Ses yeux, encore ouverts, conservaient une expression d’apaisement terrible. Ses lèvres remuaient encore : « …c’est fait… tout donné… aux familles… pardon… »
Dr Mercier constata le décès à 22h35.
L’équipe médicale se tenait dans le couloir, silencieuse. Sophie pleurait doucement.
Mercier rédigeait son rapport final. Il resta longtemps devant la page blanche avant d’écrire.
« Pierre Delmas. 55 ans. Décédé cette nuit. Je n’ai pas su l’atteindre. »
Puis, plus bas, la formule administrative qu’on attendait de lui : « Traumatisme crânien. Surveillance insuffisante. Pathologie délirante en phase terminale. »
Il relut les deux paragraphes. Referma le dossier.
Dans la chambre vidée, flottait encore l’écho de ses dernières paroles.
Deux semaines plus tard.
Dr Mercier classait le dossier Delmas. Vingt-cinq ans de psychiatrie ne l’avaient pas préparé à une telle complexité pathologique.
L’autopsie avait révélé l’ampleur exacte des mutilations : 9,2 kg de tissu manquant, répartis sur l’ensemble du corps. Dr Lemoine, médecin légiste, avait conclu : « Ablations précises, évitant systématiquement les zones vitales. Technique chirurgicale rudimentaire mais efficace. Cicatrisation exceptionnelle, sans infection. Survie physiologiquement improbable. Aucun outil tranchant identifié. Méthode d’ablation indéterminée. »
En remettant le dossier à Mercier, Lemoine avait ajouté quelque chose qui n’était pas dans le rapport écrit. Presque pour lui-même. « Les premières entailles datant de trois ans sont maladroites. Les dernières sont propres. » Un silence. « Quelque chose l’a rendu meilleur. » Il n’avait rien dit de plus.
L’inspecteur Lemaire avait fouillé minutieusement l’appartement. Aucune trace d’instrument chirurgical. Seulement des carnets cachés dans une grille de ventilation, remplis de calculs obsessionnels :
Famille Moretti : 3 enfants × 15 ans précarité = 120 grammes chair Famille Dubois : 2 enfants × 20 ans = 95 grammes chair Famille Martin : 4 enfants × 12 ans = 135 grammes chair […] Total dette calculée : 9 200 grammes chair Paiement effectué : 9 180 grammes Reste à donner : 20 grammes — DERNIER VERSEMENT
Pierre avait tenu une comptabilité d’une précision obsessionnelle. Chaque enfant affecté par les licenciements équivalait à quelques grammes de sa chair, chaque année de précarité économique ajoutait son tribut. Mais nulle part n’apparaissait la méthode d’ablation.
Claire Delmas fut réinterrogée. Elle évoqua des détails troublants.
« Il se rendait parfois dans des boucheries, observait les professionnels découper la viande. Il disait étudier les techniques de séparation. »
« La nuit, j’entendais parfois des remerciements. Comme s’il s’adressait à quelqu’un qui l’aidait. »
Certains voisins mentionnèrent des odeurs étranges, des bruits nocturnes inexplicables. Marcel Fontaine confia : « Parfois, j’avais l’impression qu’il n’était pas seul dans cet appartement. Des voix, la nuit… mais toujours la sienne qui répondait. »
Tous ceux que Mercier consulta arrivèrent à la même conclusion : ce qu’avait fait Pierre Delmas était techniquement impossible. Le chirurgien fut le plus direct : « Éviter les zones vitales sur 9 kg de tissu relève de la prouesse chirurgicale. Un secouriste de base ne peut pas faire ça. »
Mercier rédigea un article pour une revue spécialisée. L’éditeur le refusa, estimant le cas non crédible scientifiquement.
Dans sa correspondance privée, Mercier écrivit à une chercheuse dont il avait croisé les travaux sur les comportements auto-destructeurs atypiques :
« J’ai observé un homme transformer sa culpabilité en mutilations systémiques, développer une technique chirurgicale dont personne ne peut expliquer l’origine, survivre à des ablations massives, et finalement s’offrir entièrement à ses morts imaginaires. La précision des prélèvements évoluait dans le temps, comme si quelque chose apprenait à travers lui. Aucune science connue n’explique ce phénomène. »
Il attendit une réponse.
Le 47 rue Saint-Roch retrouva son calme. L’appartement de Pierre fut vendu. Les voisins rapportèrent parfois des bruits nocturnes : des murmures, des calculs chuchotés.
Marcel Fontaine, questionné par le nouveau propriétaire, répondit : « Il y a des choses qu’on peut pas expliquer. Pierre, il était habité par quelque chose de plus fort que lui. Peut-être que ça reste, allez savoir… »
Mercier rangea définitivement le dossier. Certaines pathologies, conclut-il, échappent à la rationalité médicale.
Ou peut-être que la rationalité médicale ne regardait pas au bon endroit.
Le bureau de Pierre Delmas chez Métalex fut vidé le 15 décembre. Sa remplaçante trouva dans le tiroir du bas une liste de quatre-vingts noms, annotée de prénoms d’enfants dans la marge. Elle la jeta sans la lire.
FIN
